Dès que les vacances estivales de 1964 débutèrent une seule question me taraudait : quand est-ce que le Club Athlétique Créonnais section football reprenait l’entraînement ? Jusque-là cantonné à une seule équipe senior de « mercenaires » évoluant pour la saison parmi l’élite régionale le CAC lançait sa première équipe junior…

Jusqu’à cet été là, il n’y avait aucune possibilité de porter sur le territoire créonnais le maillot d’un club. J’en avais pourtant rêvé durant toutes les années passées sans pouvoir combler mon envie de jouer chaque dimanche dans une formation organisée.

Avec mon frère nous passions des heures à frapper contre le mur du garage ou à disputer d’interminable face à face dans la cour de la mairie de Sadirac amputée par un massif fleuri avec des canas que bien évidemment, il était interdit de mutiler avec un ballon égaré.

Plus de terrain de foot à Sadirac puisque l’Union Sportive ayant disparu le propriétaire avait réaffecté le pré aux vaches laitières qu’il possédait. Non seulement le lieu devait être « débousé » avant chaque rencontre mais rien ne pouvait estomper les traces de sabots d’un troupeau faisant office de tondeuse.

Mon père toujours sur la brèche, déplaçait avec la camionnette de l’oncle Claude, cumulant la profession de boucher et de Président, la troupe de l’USS pleine de bonne volonté et de talents mais manquant d’entraînements et de stratégie collective. N’empêche qu’à mes yeux ses joueurs sous leur maillot à rayures verticales bleues et rouges, avaient le statut de stars. Ils m’éblouissaient.

Titine, le commis boucher empilait les buts et suscitait l’admiration du public présent le long de la ligne de touche faute de main courante. Tinou déboulait sur l’aile droite avec une vélocité d’autant plus remarquable que les chaussures d’alors ressemblaient davantage à des brodequins qu’à des ballerines. « Dariol » le gardien bondissant et souple comme un chat tenait la baraque. « Un jour c’était certain, je leur succéderai » sur le pré à vaches sadiracais mais cette idée lointaine me parut vite impossible ! Il me restait l’école.

Les équipes formés par notre instituteur chaque samedi après-midi accentua mon goût pour la compétition. André Meynier n’aimait pas perdre, sur l’espace d’herbe grasse proche de l’école du Bourg organisaient vers 15 h, des affrontements entre une équipe des « grands » de fin d’études et les « petits » avec lequel il jouait. Tant qu’il ne gagnait pas il prolongeait la récréation. Je crois que ce fut les plus beaux matches de ma vie car il n’y avait aucun calcul et une envie évidente de se dépasser. J’y appris probablement à ne jamais renoncer.

Dans ma chambre les photos des rémois, glanées dans les magazine spécialisés d’alors, s’affichaient au-dessus de mon lit. Kopa, piantoni, Fontaine, puis plus tard Di Nallo, Combin tenaient lieu de vedettes des sixties. Mon univers s’enrichissit au fil des années mais il me manquait toujours le club dans lequel je deviendrai un vrai joueur.

A l’été 64 dès que nous fûmes rentrés d’Italie où j’avais acheté un maillot bleu et noir de l’Inter de Milan vainqueur de la Coupe des clubs champions face au grand Real de Madrid, je filais signer ma première licence à la cave coopérative de Créon. Le directeur de cet établissement, Jean-Marie Olivier, soutenu par un instituteur fraîchement arrivé à Créon, Louis Lécollier recrutait pour constituer la formation juniors. Il m’avait sollicité. Les souliers à crampons moulés furient vite acquis et je me tenais prêt attendant la convocation.

Le caviste parvint à ses fins ce qui me permit de participer à mon premier entraînement avec mon maillot de l’Inter, un dimanche matin, sous la houlette de Jean Meynard, professeur d’éducation physique à l’école santé navale. Ce rendez-vous me parut trop court.

Je buvais ses paroles. J’aurais couru des heures. Je frappais dans le ballon avec une farouche détermination. Je voulais convaincre. Je n’aurais manqué pour rien au monde les autres rendez-vous à venir, attendant avec impatience un match pour prouver mes qualités.

Des rêves d’exploits peuplèrent mes nuits de fin août. J’inscrivais autant de buts que Titine, Fontaine ou Mazzola et je brisais les assauts adverses avec la vigueur de Penverne ou Fachetti… Des stades se levaient. La presse louait mes exploits. Les dirigeants me félicitaient. Une carrière me tendait les bras. Fallait-il encore jouer !

En fait mes débuts officiels sous la tunique du CAC se déroulèrent à Carignan. Nous avions eu le privilège de nous déshabiller dans une grange et d’évoluer sur un terrain boueux incompatible avec les maillots blancs que nous portions. Tous nos matchs amicaux avait été victorieux… et nous l’avions emporté en coupe des vêtements Thierry après que l’arbitre ait fait retirer trois fois un penalty contre Créon !

Nous fûmes invités à la cave coopérative pour un temps convivial avec mousseux et boudoirs. La seule qui fut vraiment déçue par cette première fut ma mère. Elle devait laver le maillot et lui redonner sa blancheur initiale… avant le prochain match.