La première saison au CAC n’eut absolument rien de fabuleux. L’équipe junior du Club Athlétique Créonnais ne passionnait ni les dirigeants, ni le public. L’équipe fanion composée de joueurs de talent recrutés par le « maire-président-entrepreneur de travaux publics-conseiller général » venant pour la plus part de l’agglomération bordelaise, mobilisait les foules. Elle avait acquis avec un seul joueur natif de Créon (Francis Courcelles) le droit d’évoluer en 64-65 en Division Honneur.

L’ancien stade situé sur l’emplacement actuel du collège vibrait, sur deux ou trois rangs autour de la main courante, lors des affrontements face à notamment Libourne, les Coqs rouges, les Enfants de France de Bergerac, le Pont de la Maye, Agen, FC Pau… et l’adversaire préféré : Camblanes et Meynac qui jouait les terreurs.

Le derby permettait de réaliser des recettes exceptionnelles avec près d ‘un millier de spectateurs payants. Les deux clubs avaient la particulier d’être aux mains de deux personnalités rivales dans le monde économique des TP. MM. Bedin (Chantiers modernes) et Bastiat (Société des travaux routiers) se concurrençaient à distance par football interposé.

Le fameux derby n’aura en fait lieu que cette saison là alors que chez les juniors nous avions récolté un cinglant 1-7 qui doucha nos espoirs de titre dans le district Gironde-Est. La confrontation pour l’Honneur fut donc exceptionnelle puisque le chef-lieu de canton l’attendait depuis des décennies. On en parla des semaines plus tard au bar « Les Sports » ou plus encore au Café de la paix siège du CAC Football. De chaque coté les ex-joueurs avaient eu des carrières plus ou moins brillantes aux Girondins se défiaient.

Jacques Grimonpon ex-pro bordelais entraînait les Camblanais qui comptaient dans leurs rangs un certain Max Obispo, père du célèbre chanteur ainsi que le redoutable duo des frères Pauillac. En face, il y avait dans les buts une certain Jacques Cazebonne qui approchait de la quarantaine, Kargu le docker et Christian Camara attaquant fantasque n’ayant pas marqué le club au scapulaire par son efficacité mais qui brilla à Créon avec deux Ethiopiens étudiants de Santé navale. Les locaux étaient peu nombreux au sein de l’effectif. Francis Courcelles était en définitive le seul Créonnais à figurer sur la feuille de match ce qui sauvait l’honneur… du club.

La montée en DH coûta fort cher au Président qui n’aimait absolument pas le football et qui ne venait quasiment jamais aux matches. Le CAC ne parvint pas à se sauver et il en tira les conséquences en liquidant en juillet 65 la majorité des mercenaires. On changea d’entraîneur avec l’arrivée de Benito Delgado, un ex-pro venu de le Mans et seulement six joueurs chevronnés furent conservés : Galan, Passet-Lacrouts, Bonardo, Alexandre et deux solides gaillards villenavais Soulier et Pierre devaient encadrer les juniors qui montaient. Je fis donc mon entrée en équipe première le 22 août 1965 sur le terrain de Floirac pour un match amical de préparation. Une sorte de test de solidité et pour moi une conscrétaion équivalente à la signature d’un contrat pro ! Mon frère alors cadet surclassé fit également ses débuts à 16 ans !

En quelques mois j’étais passé du statut de frappeur de ballon contre un mur du garage de la mairie de Sadirac à celui de titulaire dans l’équipe senior évoluant en Promotion Honneur. N’ayant pas la possibilité de quitter le monastère laïque de Bourran à ma guise il fallait que le club vienne me chercher le dimanche matin pour les déplacements lointains à Agen, Pau ou Bayonne.

J’avoue que ces déplacements me rendaient fier et me comblaient de bonheur. Nous avions droit au repas collectif d’avant-match au restaurant avec deux tables bien distinctes : celle des joueur avec carottes râpées, jambon et coquillettes et tarte aux fruits quand à l’autre les dirigeants déjeunaient copieusement à la carte !

Parmi ces fans du menu diététique se trouvait notre soigneur, responsable de la magnifique boîte à pharmacie contenant du contre-coup, du sucre et de l’alcool de menthe, des bandes Velpo, de l’arnica, du mercurochrome, du baume Saint-Bernard… Tout pour nous rassurer ! Enfin presque.

Paul Coubet, un homme au dévouement exceptionnel, n’était jamais inquiet et toujours convaincu que n’allions faire qu’une bouchée de nos adversaires. Il n’y avait jamais de blessures graves ou même inquiétantes. Il regardait d’un œil expert et décidait si un peu d’eau suffirait ou s’il lui fallait ouvrir sa valise qui n’avait rien de magique.

En fait ce détachement venait probablement de sa profession puisque Paul était commis… boucher. « Les muscles, les os et les articulations, je connais » expliquait-il à ceux qui doutait de son savoir-faire. Je n’ai jamais vraiment su si cette affirmation suffisait à ce que personne dans notre équipe ne se plaigne vraiment ou ne se torde de douleur au moindre coup.

Un blessé était un vrai blessé car l’image de Paul, sanglé dans son tablier blanc, hachoir ou couteau en mains, derrière le comptoir de la boucherie, suffisait à le remettre debout.