En été, il parait que les étoiles que comptent notre société vont passer l’été au Cap-Ferret ou ou moins sur les rives du Bassin d’Arcachon. C’est plus chic, et surtout, elles peuvent éclairer celles qui sont en villégiature et qui manquent parfois d’éclat. Le ciel avait heureusement décidé de pas faire la gueule pour cette soirée de fin août au Point relais vélo, situé le long de la voie verte des Deux Mers en cet été du début du XXI° siècle. Nul n’imaginait qu’un jour une décennie plus tard un virus détruirait des années de tissage d’un lien social indispensable au bonheur.

Lentement, la nuit a enveloppé le lieu, laissant aux lampions et autres halogénés le soin de donner la lumière du partage aux centaines de personnes accourues pour la fête. Une sorte d’essaim social qui se regroupe sur un espace ouvert uniquement pour échanger, comme si, brutalement, il s’agissait pour lui de partir pour d’autres horizons. En fait, malgré les très nombreuses manifestations locales permanentes, celles de l’été portent l’esprit d’un village d’irréductibles artisans du dialogue.

Ces rendez-vous, où la musique vivante, dégingandée, libre, envahit l’air et où les fumées des stands de cuisine montent comme une sorte d’encens païen vers les cieux, restent les vrais reflets d’une véritable politique. Ils ne sont jamais des aboutissements, mais toujours des débuts destinés à favoriser cette osmose sociale tellement difficile à trouver.

Il suffit d’aller de table en table pour se persuader que c’est bel et bien une volonté collective solidaire qui peut changer les données pré-établies. Melting-pot pot des générations, melting-pot pot des origines, melting-pot pot des goûts, melting-pot pot des intérêts, melting-pot pot des sentiments, ces nuits estivales redonnent un sens à la communauté.

Plus question de la parcelliser en des clans, mais au contraire, de fondre sa diversité dans une objectif global : accepter les autres et découvrir l’intérêt de la vie collective.Horriblement mutilée par le culte de l’individualisme triomphant, la fête désintéressée renaît parfois de ses cendres, l’espace de quelques soirs. Elle se requinque grâce au coude à coude de la table.

Impossible de prétendre que ces agapes nocturnes sont des inventions de notre temps, faites pour favoriser (comme il arrive que de doctes organisateurs l’expliquent) les échanges commerciaux entre producteurs et consommateurs, car il s’agit tout simplement de la reprise institutionnelle de ces repas que l’on faisait dans toutes les fermes ou tous les hameaux pour célébrer la fin des récoltes.

Ces fameuses « gerbaudes » forgeaient les solidarités ou avivaient les querelles. On y buvait beaucoup, et pas nécessairement les fonds de barrique, mais on y mangeait aussi beaucoup, sans trop se soucier des consommations modérées.

 La fête n’a jamais été qu’un exutoire aux contraintes trop fortes de la société bienséante. Jeunes et moins jeunes se retrouvent dans cette transgression des codes. Les uns, parce qu’ils ont besoin de s’ouvrir sur cette liberté, et les autres, parce qu’ils ont besoin de la retrouver : ils adorent ce temps de partage gastonomico-musical. Il n’y a plus l’accordéon sorti de l’armoire ou le crin-crin transmis de père en fils, mais il reste ce besoin d’accompagnement par les mélodies susceptibles de faire danser les étoiles ou de les réveiller.Sur chaque table, défilent les plats malheureusement portés par les assiettes jetables des temps modernes.

Les escargots terminent leur vie dans la sauce tomate épicée ou dans de la chair à saucisses parfumée aux cèpes, les magrets se prélassent sur d’inconfortables matelas de frites chaudes mais n’ayant pas eu le temps de bronzer, les huîtres attendent, coquilles béantes, le coup de grâce d’une fourchette plus ou moins spécialisée, le couscous se prétend royal, sous prétexte que ses viandes trônent sur un trône de semoule légère, la lamproie sombre, tronçonnée, dans son sang reconstitué avec l’aide d’un vin de terroir, les croustades dégoulinent d’armagnac sucré, les crêpes se foutent pas mal de l’origine de ce qui les fourre, les tartes ne se ramassent pas avec des pelles en argent mais se mangent du bout des doigts …

 Même s’il est vain de vouloir retrouver les réalités d’antan, on approche de ce qui fait la saveur authentique des menus inspirés par ces robustes cuisinières, peu soucieuses de l’élégance des préparations. Il faut du concret, du non aseptisé, pour que la rupture avec le quotidien soit encore plus forte.

Ce que la plupart des gens viennent chercher sous les étoiles, c’est cette rupture totale avec les dogmes ressassés des régimes, des classes sociales, des normes et des apparences. En fait, ces soirs-là, à Créon, on s’oublie dans le partage. L’alchimie qui permet de transformer le plomb de l’indifférence habituelle pour la proximité, en or « social », repose comme toujours sur un catalyseur. Celui qui devient indispensable pour réussir cette mutation a une couleur pale et se vend en bouteilles : le rosé !

Déculpabilisateur, car réputé moins « fort » que le rouge qui tache, le rosé s’installe chaque soir un peu plus sur les nappes du bien vivre. Il coule à flots, comme un symbole de cette vie en rose dont tout le monde rêve en secret. Plus ou moins teinté selon la volonté de son créateur, plus ou moins fruité, plus ou moins sucré, il n’exerce ses pouvoirs sur les esprits que quand il est frais, tant il devient détestable lorsqu’il s’aligne sur la température d’une nuit chaude.

Comme dans les gerbaudes la piquette pétillante plongée dans la profonde fraîcheur sombre du puits, il vient donner de l’esprit à ceux qui en manquent, et le sourire à celles qui l’auraient oublié dans le tiroir de leurs certitudes. Rien ne saurait remplacer un verre de rosé dégusté à petites lampées comme autant de coups de pinceaux colorés mis sur l’écran noir d’une nuit blanche. Il redonne de l’espoir en ouvrant les cœurs. Désormais, il allège la pesanteur du quotidien, grâce à sa légèreté sincère ne reposant pas sur la frime d’une étiquette prestigieuse. 

Le rosé devrait être remboursé par la sécurité sociale comme un véritable remède à la dépression qui guette les individualistes de tous poils. C’est même extrêmement bizarre, en quittant les tables hier soir, les tables sur la piste créonnaise, beaucoup ont eu l’impression que les étoiles étaient plus nombreuses et plus brillantes dans le ciel. Certains disaient qu’elles étaient revenues du Bassin, car elles préféraient, de là-haut, veiller sur la sincérité plutôt que sur les apparences. Putain elles me manquent terriblement !