Il est certain que la crise politique aggravant tous les maux dont souffre le Liban devrait permettre aux responsables français actuels de se pencher sur l’avenir de notre pays. Le constat effectué par un Président donneur de leçons sur l’inefficacité reconnue, les dérives mortifères pour la démocratie (ou ce qu’il en reste), l’effondrement de l’économie et l’incapacité à conduire des réformes, ne dépasse pas le niveau des effets. Beyrouth martyrisée a servi de révélateur des méfaits d’un système reposant sur les appartenances religieuses.

L’interférence entre les religions et le pouvoir ont atteint un tel niveau que le Liban est devenu ingouvernable. En fait c’est le summum du communautarisme appliqué à l’action politique. L’équilibre entre chiites, sunnites, catholiques, orthodoxes et que sais-je encore a montré la dangerosité de son application maximale.

Les partis politiques n’existent pas réellement et ne portent aucune autre valeur démocratique que celle de la défense de la religion qui réunit ses membres. Les nuances entre intégristes et modérés servent de variable d’ajustement aux gouvernements.

C’est ainsi que le pacte libanais prévoir qu’il doit y avoir autant de ministres musulmans que de ministres chrétiens ! Il avait fallu un mois de palabres parlementaires non contraignantes conduites par le président de la République libanaise, Michel Aoun, pour former ce cabinet sans aucun ciment politique. Chaque membre ne vient que pour défendre des intérêts communautaires. Il comprenait 20 ministres, dont six femmes sans aucun ministre d’État et aucun camp n’avait le tiers de blocage.

Un assemblage hétéroclite que nombre partis dont ceux de la coalition du 14 Mars – le courant du Futur, les Forces libanaises, le Parti socialiste progressiste et les Kataëb – mais aussi le Parti social nationaliste syrien PSNS, du camp du 8 Mars, avaient refusé d’y participer à ce gouvernement. Ce rassemblement hétéroclite a passé des semaines à se réunir pour rédiger « la déclaration ministérielle » pouvant servir de base à l’action gouvernementale.

Dans ce pays de moins de 7 millions d’habitants cohabitent au moins 18 confessions différentes. Les postes-clés reviennent de droit aux trois confessions majoritaires : la Présidence de la République est systématiquement réservée à un chrétien maronite, le Premier Ministre est toujours un musulman sunnite et le Président du parlement un musulman Chiite.

Ce triumvirat ne fonctionne que lorsqu’il a une vision commune puisque chacun dispose d’une capacité de blocage. A chaque élection présidentielle ou chaque formation de gouvernement, le pays se retrouve pris dans une crise politique interminable, voire une vacance de pouvoir désastreuse pour le pays. L’appareil d’Etat en profite et la cooruption règne à tous les étages.

C’est un système où les chefs de communauté se répartissent l’argent et le redistribuent à leur communauté. Les Ministres ne sont adoubés que s’ils prêtent allégeance à cette stratégie clientéliste. Elle était « rentable » électoralement sauf que comme il n’y plus d’argent dans les caisses elle n’a plus aucun impact et s’écroule. Dans le contexte de Beyrouth c’est encore plus dramatique : on ne redistribue plus, on se sert directement.

Les mouvements d’opposition actuels tentent de populariser une valeur inaccoutumée au pays du cèdre : la laïcité ! Face à cette situation, des Libanais réclament de devenir des « citoyens », plutôt que de rester « membres d’une communauté religieuse ». Même si cela fait dix ans qu’ils ne sont plus contraints de préciser leur religion sur leur fiche d’état civil, la mention de la confession est encore requise dans de nombreuses formalités administratives !

A aucun moment ce principe a été évoqué par le visiteur venant de Paris quand le président Michel Aoun, 85 ans, sourd jusque-là aux appels à réformer, a reconnu la nécessité de largement modifier le système politique du pays. De plus en plus dénigré le chef de l’État a même appelé à proclamer un « Etat laïque », reprenant ainsi à son compte une des revendications de la rue qui se résume dans le fait que sans état laïque,il n’y aura pas d’avenir possible.

Dans ce contexte on attendait une parole ferme et concrète à la place d’exhortations à la réforme sur la nécessité de revenir sur l’abandon des fondements religieux de la gouvernance libanaise. Un appel à la mise en place de la laïcité. Or le mot n’a pas été un seule fois prononcé comme s’il était dangereux pour ses retombées en France.

Quand on a eu l’intention (est-elle vraiment abandonnée?) de revenir sur la loi de 1905 ; quand on a revendiqué le statut de chanoine de Latran ; quand le Ministre des cultes affiche sa volonté de tisser des liens privilégiés avec toutes les religions il paraît bien difficile d’expliquer aux Libanais.e.s que la laïcité est leur seule chance de salut !