Les relations entre le pouvoir économique et le pouvoir politique en France ressemblent à celles qui se nouent entre le rouleau compresseur et la paille. Rien ne sert de leçon et donc la stratégie du capitalisme reste la même : je maintiens au maximum mes dividendes grâce à des « soutiens » publics et quand ils ont été consommés je liquide l’entreprise de manière brutale.

Mettre les politiques devant le fait accompli a toujours été dans les pratiques des grands groupes industriels. Bien évidemment une longue et habile préparation a été mise en œuvre pour arriver à l’objectif : fermer et laisser aux pouvoirs publics le soin d’assumer.

C’est assez facile. On ne suit pas par exemple l’évolution du marché en adaptant surtout pas l’outil de fabrication de telle manière que la chute de la demande génère une chute de la production. L’usine est alors proclamée non rentable. Dans la phase d’effondrement, le chantage à l’emploi vise à obtenir des subsides publics en sachant fort bien que rien ne contraindra à les rembourser. L’État s’époumone dans les injonctions, les déclarations, les assurances de combats vigoureux mais sait fort bien que ce n’est que pour faire illusion sur son envie réelle de s’opposer aux fermetures.

« Nous investissons grandement depuis longtemps dans cette usine, a déclaré par exemple le porte-parole de Bridgestone mais la demande de pneus de petits calibres baisse et pour produire des plus gros modèles c’est trop de contraintes matérielles. Il faudrait presque construire une nouvelle usine car les équipements sont beaucoup plus imposants. » Cette évolution est connue de longue date et l’excuse tient simplement aux éléments de langage. En effet le conseil régional des Hauts de France avait proposé l’an passé de financer à 50 % une étude pour moderniser le site et l’adapter à ce contexte prévisible. Refus catégorique de la direction.

Le fameux CICE qui devait favoriser l’investissement et donc le maintien de l’emploi n’a pas été snobé. En 2018 près de 2 millions d’euros sont ainsi tombés dans l’escarcelle de Bridgestone et pour faire bonne mesure la région a allongé 120 000 euros pour inciter à former aux changements qui se profilait. La stratégie d’étouffement progressif de l’activité était bien établie et rien ne devait l’enrayer. L’annonce brutale en plein crise économique liée à la pandémie n’est pas non plus le fruit du hasard.

Le Ministre de l’économie a annoncé plus de 800 000 entrées officielles dans les statistiques du chômage sans que le »monde d’après » voit naître d’autres mesures que celles d’injections massives de fonds empruntés dans les entreprises. Aucune mesure coercitive. Aucune attention portée à ces centaines de milliers de salariés dont l’avenir bascule chaque jour davantage vers le précipice de la précarité.

Bridgestone sait fort bien qu’un symbole finit toujours par s’éteindre quand ils e retrouve noyé par des centaines d’autres exemples encore plus alarmants (Airbus, Renault, Air France, Auchan, Carrefour, Aéroports de Paris…) et mobiliseront très vite l’opinion publique.

Les cris d’orfraie poussés par le monde politique ne changera rien. Ils ne parviennent pas aux oreilles des dirigeants du groupe japonais comme ils ont été vite étouffés au moment de la disparition de For en Gironde. Ce qui est frappant, c’est la similitude des pratiques : on ne rend pas les fonds publics, on accélère la perte de production, on ne reclasse pas puisque c’est une usine isolée dans le pays, on tire le rideau avec des boules Kies dans les oreilles. L’exemple de Ford en Gironde est suivi par Bridgestone.

Environ 17 000 pneus (on a été jusqu’à 23 000) sortent actuellement chaque jour de ce site, qui emploie 863 salariés et plus de 200 intérimaires. Bien évidemment c’est considéré comme insuffisant pour justifier la continuité de la chaîne de production et donc aller vers une fermeture inexorable.

Les politiques totalement démunis sur cette question font des déclarations symboliques. »La honte et la peur. La honte, c’est l’arme de la réputation, mettre sur la place publique les mensonges […] La peur, c’est celle de l’administration qui doit homologuer le plan social. » explique une journaliste sur France Info.

Autant on peut s’interroger sur le second volet, autant il est possible de jouer sur le premier avec un mouvement français citoyen de boycott des pneus du fabricant japonais. C’est risqué puisque les sous-produits chinois risquent vite de monter à plus de 30 % du marché mais pourtant…Que les automobiles fabriquées ou assemblées en France ne soient plus équipées par les produits de Bridgestone.

Croire que les prémices de la crise économique ne vont pas être exploités par les entreprises pour effectuer des opérations de ce type, c’est être un doux rêveur amish ! On a encore rien vu !