Les sondages sont inquiétants puisqu’ils dénombrent que près de 80 % des Françaises et des Français croient au moins en un « complot » relatif à un événement national ou international. Le complotisme envahirait notre société et même dit-on la planète. Certes il est bon de rappeler que déjà Voltaire dénonçait, il y a presque deux siècles, les interprétations qui avaient été écrites et diffusées après l’assassinant d’Henri IV.

Dans l’histoire moderne deux moments clés ont permis aux spécialistes de développer des théories extrêmement vivaces et variées : les attentats du 11 septembre et ceux de Charlie hebdo. Au fil des siècles les Juifs, les Jésuites, les Croisés, les Templiers, les Francs-maçons ont cristallisé l’attention des personnes désireuses de trouver des boucs-émissaires aux malheurs collectifs. Désormais les « Reptiliens », les « Illuminatis » ou « l’Etat profond » ont pris le relais et des intellectuels répandent des thèses plus ou moins élaborées sur tous les sujets et notamment depuis la crise due au Coronavirus.

Depuis des mois le complotisme a ainsi largement dominé l’opinion publique dominante. Le port du masque revêt à cet égard un rôle symbole. L’explosion de Beyrouth ou traitements contre la COVID-19 avaient éclipsé ou vont éclipser ce sujet mais il a généré des élucubrations politiques plus ou moins sophistiquées . Il faut bien dire que la perte de confiance durable qu’a généré la valse hésitation permanente des spécialistes n’a pas arrangé la situation.

Tout ou presque serait, pour une fraction plus ou moins grande de la population, une manipulation souterraine montée par des ennemis visibles ou invisibles que l’on désigne ou que l’on suggère. Il suffit alors de recenser de supposés manquements des médias ou plus encore du monde politique pour proposer une solution pouvant exacerber les fantasmes les plus secrets et constituer une forme de propagande efficace.

Environ 20 % de Françai.se.s sont devenus d’indécrottables adeptes des thèses complotistes et malheureusement selon Rudy Reichstadt (1) spécialiste de l’analyse de ces phénomènes sociaux « il est impossible de les ramener à la raison.» Malheureusement parmi eux on trouve beaucoup de jeunes de moins de 25 ans qui donneront une génération marquée par ces comportements qu’il est inutile de leur présenter comme irrationnels. Ils ne vivent pour beaucoup que dans le virtuel et l’irrationnel. « Dans ce contexte la lutte contre le complotisme relève du sport de combat » explique l’auteur du livre « l’opium imbécile » aux éditions Grasset.

Il n’y a plus de faits aussi minces soient-ils qui ne deviennent une base d’interprétation des événements pour celles (rares) et ceux (nombreux) appartenant aux partis extrémistes et même au terrorisme, leur permettant de faire des adeptes et de conforter leur vision politique à propager. « Lors de l’incendie de la cathédrale de Nantes avant toute annonce officielle circulait sur les réseaux sociaux un message avertissant de se méfier de la théorie officielle qui allait être celle d’un incendie accidentel… La communication gouvernementale arrivera =)plus tard et démontera cette annonce simplement lancée pour discréditer par avance ce que l’on supposait être une stratégie lénifiante. Mais le mal est fait. » expliquait Rudy Reichstadt.

Il faut imposer en effet imposer une vision alternative permettant aux lecteurs des réseaux sociaux de vite l’emmagasiner afin que plus rien n’entame leurs certitudes : c’est la vérité qui devient complot et la complot qui devient réalité.

Si le complotisme a toujours existé, les réseaux sociaux lui ont donné une nouvelle dimension : le rapidité fulgurante de diffusion qui prend de vitesse les informateurs professionnels. Quand le quotidien du lendemain apporte des précisions claires, précises, fiables il est dépassé par la vague d’élucubrations volontairement diffusées. Il est devenu une affaire rentable dans le domaine de l’édition, des films, et plus encore des plateaux de télé… quand la réalité ordinaire ne fait plus recette. La vraie question à se poser demeure : à qui profite-t-il ?

« Il est simpliste de répéter que c’est parce que les médias et le monde politique ne diraient pas la vérité que le complotisme progresse ! Les racines sont ailleurs dans un besoin d’exister et de simplification outrancière des phénomènes » explique celui qui travaille sur ce sujet pour le Fondation Jean Jaurès.

« Dans un contexte d’angoisse pour l’avenir et de très forte incertitude, beaucoup essaient d’avoir l’illusion de maîtriser les événements en s’accrochant à des croyances, quelles qu’elles soient. De ce point de vue, une théorie du complot est très efficace : elle permet de circonscrire la menace, de se rassurer en se disant qu’il suffirait de neutraliser une poignée d’individus malveillants pour régler les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Mais les croyances complotistes ne font pas que nous consoler. Elles nous apaisent, intellectuellement parlant. La disponibilité permanente à de nouvelles informations venant potentiellement bouleverser tout ce que l’on tenait pour établi peut rapidement devenir épuisante. » ajoute celui qui voit le complotisme gagner encore plus d’esprits dans les prochaines années.

Rudy Reichstadt pense qu’il deviendra « de plus en plus difficile d’empêcher l’opinion d’adhérer à ces théories et lorsque l’on tentera de les combattre on passera pour des censeurs, des défenseurs de l’ordre établi ou des adversaires de la liberté de penser. » Le danger est là quand les repères se sont estompés au fil des ans.