Il y a presque cinquante ans, les hasards des mutations du football m’ont permis de trouver un logement spacieux, clair, confortable, au quatrième et dernier étage d’une barre d’immeuble nouvellement construite dans la Zone d ‘urbanisation prioritaire (ZUP) de Lormont Génicart. Nouvellement mariés avec une enfant, nous savourions le vrai bonheur d’avoir obtenu un logement aussi agréable avec, luxe suprême un vide-ordures dans la cuisine.

Un loyer modéré, un chauffage collectif au sol peu onéreux nous permettaient de vivre sans problème particulier dans un environnement paisible. Les fameuses HLM avaient tout leur attrait. En obtenir une représentait un avantage considérable.

Je devais cette attribution au fait de mon statut d’instituteur puisque le logement était un droit de la fonction mais aussi à l’intervention du maire de la commune. Jamais je n’ai eu l’impression de « ghettoïsation » ou de « mise en danger » durant toutes les années où nous avons profité de ce que nous considérions comme une chance et non une punition.

La « gardienne » (on ne connaissait pas le terme d’assistante maternelle) du bébé arrivé en cours de route habitait au vingt-quatrième étage d’une tour aujourd’hui disparue…ce qui les jours de panne de l’ascenseur formait les mollets.

Au fil des années la situation s’est dégradée puisque le culte du pavillon ou au moins de la maison dans la campagne a saisi les classes moyennes. La ZUP va lentement mais inexorablement basculer avec comme pour bon nombre d’autres secteurs de la vie sociale vers une image détestable. Les choix architecturaux, la densification, les modalités d’attribution ont vite terni ce qui était considéré comme moderne dans une période où les logements n’étaient pas tous de ce niveau.

En voulant passer du statut jugé peu valorisant de locataire à celui vanté de propriétaire, bien des habitant.e.s abandonnèrent ce quartier avec d’autant de facilité que les banques, durant la période faste de l’inflation et de la croissance, attiraient le client. Les mutations s’accélérèrent avec la chute de l’attractivité de ces « zones » très densifiées et dont les constructions ne furent ni bien pensées, ni bien réalisées.

Le premier à avoir conscience de cette déliquescence aura été (est-ce un hasard?) Michel Rocard. Lors de son discours d’investiture comme Premier Ministre en juin 1988 il aborda avec franchise et lucidité le thème des conditions de vie en immeubles collectifs. Un vrai diagnostic avant-gardiste de la situation acteulle. Prémonitoire et d’une vérité criante. 

« Nous voyons, autre exemple, qu’il y a un grand problème des villes. Ceux qui y résident sont devenus étrangers les uns aux autres. La convivialité de jadis a laissé place à l’indifférence quand ce n’est pas à la méfiance. On ne se parle plus. On ne connaît plus ses voisins qui, pourtant, vivent et partagent les mêmes problèmes: la difficulté de trouver une place de crèche, le logement trop petit où trop bruyant, les problèmes d’emploi, les résultats scolaires des enfants, la sécurité dans le quartier -en un mot-, la vie. Je pourrais vous dire qu’il faut réconcilier urbanité et urbanisme. Réapprendre à se parler et que cela ne dépend pas que de nous (…) » expliqua-t-il à la tribune de l’Assemblée il ya maintenant plus de 32 ans. Les quolibers fusèrent et la presse se régala de ces constats simplistes et sans envolées lyriques partisannes. 

« En consacrant plus d’un milliard de francs à des travaux d’urgence dans les quartiers dégradés, au réaménagement de la dette des organismes HLM, j’ai voulu permettre d’agir directement sur l’entretien des logements, sur les réparations des cages d’escalier, des ascenseurs, des halls d’entrées, sur la modération de la hausse des loyers et sur un effort particulier pour le logement des plus démunis » ajouta-t-il avec conviction.

«Ce n’est pas une grande réforme du logement social. Ce n’est pas une mise à plat, qui sera pourtant nécessaire, du financement de l’aide personnalisée au logement. Mais pour ceux, dont la réalité quotidienne est faite d’ascenseurs en panne, de boîtes aux lettres cassées, de logements trop vétustes, de loyers trop chers, j’ai la conviction qu’il s’agit d’un nouvel espoir. » La fameuse ghettoïsation relève d’un laisser-aller collectif, de l’obsession de la rentabilité, de la perte de notion de service public, de l’abandon pur et simple des valeurs républicaines.

La République a battu en retraite en considérant qu’il fallait revoir les bâtiments et ce d’autant plus aisément que c’était de l’investissement mais n’a jamais considéré que l’accompagnement global était la clé de la lutte contre la dégradation de ces quartiers qualifiés de « sensibles », de « non-droit », de nids de « racailles » et désormais de « ghettos ».

La reconquête annoncée est quasiment impossible ou prendra des décennies.. puisque la disparition de la laïcité dans une société des croyances est irréversible. Et nous en sommes toutes et tous responsables !