Jamais les éditeurs n’ont reçu autant de manuscrits que depuis le début de la pandémie. La naissance d’un livre reste dans le fond assez mystérieuse car nul ne sait vraiment comment il est arrivé dans le mond surpeuplé des ouvrages ayant un jour leur place dans les rayons d’une librairie. Il est d’abord porté durant des mois, des années dans un esprit d’où il ne sortira peut-être jamais. La gestation totalement imprévisible dans sa durée va conduire ensuite à une idée morte-née ou à une envie irrésistible de donner vie à un concept que l’on pense exceptionnelle. L’écran noir ou la page blanche attendent enfin que les mots s’alignent sans aucune certitude sur leur devenir.

Les souvenirs restent le terreau de la création écrite. Fugitifs ou incrustés, ils servent souvent de base à une œuvre surtout importante pour celle ou celui qui la créée. Il y a en effet une sorte de jubilation à se promener dans ses pensées sans se soucier d’autre chose que ce que l’on souhaite y voir. Les souvenirs de tous ordres sont bichonnés, arrangés, enjolivés ou associés pour passer du réel à l’irréel.

Il arrive cependant qu’il faille avoir recours à la procréation assistée. Le promeneur solitaire de l’écriture va alors chercher des documents, des témoignages, des éléments concrets qu’il va agencer en une histoire plus ou moins crédible ou agréable à découvrir. Dans le fond s’il existe des « méthodes » artificielles pour concevoir un produit littéraire elles ne permettent jamais de satisfaire « l’écrivain » ne vivant pas de son art. Le vrai talent consiste justement à entrer dans la tête de l’autre avec ses mots ou ses idées sans se soucier de la manière dont on y parvient .

La lectrice ou le lecteur doit faire siennes les propositions qui lui sont faites dans un paragraphe, une page, un chapitre. L’accrocher, le happer, le capturer, pour l’emmener du monde réel où il se trouve vers celui que l’on souhaite lui proposer reste un pari osé. On parle souvent de la magie des mots alors que ce en sont que les catalyseurs de la transmission d’un esprit vers un autre. Si l’acte d’écrire devient trop égoïste il manque donc totalement sa cible et perd son sens.

Certain.e.s se contentent de journaux réputés intimes ou de cahiers d’écoliers souvent garnis de leurs sensations, impressions ou évasions. Soigneusement rangés dans un tiroir ils ont vocation pour leur auteur.e, à matérialiser ce qu’il pense subalterne pour les autres mais pourtant capital pour eux. Aller vers le partage de son imaginaire ou de sa réflexion constitue une démarche beaucoup plus exigeante car soumise à une appréciation externe redoutée et redoutable.

Lorsque l’on a touché au « reportage » au sens noble de ce terme, le passage au roman n’a rien d’une sinécure. Se persuader par exemple que l’on ne demandera pas les preuves de véracité d’un récit romanesque prend des allures de torture méningée. Or, plus on avance dans les détails et plus l’on jugule son imaginaire et plus on s’enlise dans une sorte de culpabilité de raconter l’irréel adapté à l’histoire se voulant réelle que l’on conte.

Alors commence le manège infernal de la lecture, de la ré-écriture, de la relecture et de la ré-ré-écriture et la perte de cette spontanéité qui traverse tout écrit. Souvent un œil extérieure non complaisant détruit les certitudes et contraint à une remise en cause douloureuse. Doit-on céder au « correcteur » de fond ou peut-on ignorer ces conseilleurs qui ne sont pas dans votre logique d’écriture ? L’équilibre à trouver se compare à celui du funambule allant d’une rive à l’autre du précipice de la déception.

Bien évidemment le professionnel aguerri n’a cure de cette phase où souvent la remise en cause a des allures de torture. La question surgit inévitablement : est-ce-que j’écris pour moi ou est-ce que je souhaite surtout écrire pour les autres ? En voulant atteindre uniquement le second objectif on en perd l’essentiel qui reste la transmission de ce que l’on est à travers un écrit. Écrire correspond à un besoin de donner aux autres une part de soi-même avec le risque de ne susciter que de l’indifférence. Or nombreux sont celels et ceux qui tentent l’aventure.

Bizarrement en une époque où l’image prédomine à travers les écrans, il n’y a jamais eu autant de bouquins en vente.  On estime à plus de 55 000 le nombre des « auteurs » en France, qu’il s’agisse des écrivains, des illustrateurs ou encore des traducteurs. Pour autant, seuls 2 500 d’entre eux environ sont affiliés à l’AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs) et vivent donc majoritairement des revenus des droits perçus au titre de la propriété littéraire et artistique. Plus de 80 000 titres peuvent paraître sous divers support en France… Ces constats rendent modestes les écrivian.e.s qui pensent que ce qu’il veulent transmettre a un caractère exceptionnel.

Un.e auteur.e ressemble fortement à un Robinson Crusoë qui, lorsqu’il écrit se trouve d’abord isolé sur l’île de la création mais qui a vite ensuite éprouve l’envie irrésistible de se retrouver au cœur d’une foule intéressée. Or il n’a jamais de certitudes sur ce dernier moment.