Le mercredi matin a toujours été à Créon, un moment particulier surtout quand les rythmes scolaires permettaient que les générations se retrouvent autour de la Place de la Prévôté pour parcourir les allées marchandes constituées par les commerçants non-sédentaires. Parfois les chalands viennent toujours à la même heure pour effectuer dans un ordre immuable le tour des étals auxquels il sont fidèles. Le marché séculaire de la ville bastide constitue un baromètre exceptionnellement fiable du lien social.

Certes on y accourt pour se procurer des produits alimentaires frais mais surtout, sans l’avouer, pour y rencontrer chaque semaine ses habitudes et ses connaissances. Il y a quelque chose de rassurant de pouvoir librement quitter son domicile, parfois lointain, pour retrouver des personnes que l’on aime. Une absence un jour d’un.e commerçant.e, d’un.e client.e, d’un.e parent.e, d’un.e voisin.e ou d’un.e connaissance suffit à inquiéter. Inutile de se questionner pour savoir comment l’on va puisque l’on se retrouve en chair et en os.

Les « nouvelles » circulent exactement sur le principe des fourmis se transmettant des messages par antennes interposées… On compatis, on se réjouis, on s’inquiète, on s’interroge et parfois on s’ignore en détournant le regard pour des raisons historiques que seuls les protagonistes connaissent. Il est des silences qui sont véritablement de plomb et il faut avoir de longues années de pratique du milieu pour pouvoir déceler ces comportements.

Le marché du mercredi est un jour de fête, un moment que l’on attend, un parcours rassurant surtout pour les plus âgées des participant.e.s qui considèrent que le respect d’un horaire ou d’un trajet sont des signes positifs de leur vitalité. « Tant que je peux aller au marché c’est que ça va ! » lance-t-on à celle ou celui qui s’enquiert de votre santé. Le.la pensionné.e prend un vrai plaisir à suivre un chemin de vie répétitif.

Cette ambiance favorable aux échanges a nettement diminué avec la seconde vague…qui l’a littéralement étouffée. La méfiance règne et a brisé cette matinée tellement précieuse pour la mixité sociale ou pour simplement le maintien de ces échanges en tous genres. Plus de dialogue ou à distance respectueuse. On se salue d’un signe de tête masquée à condition que l’on se reconnaisse. Il y a un sentiment de culpabilité à se parler et encore plus à s’effleurer du coude ou du poing.

Quelques résistant.e.s gardent leurs réflexes partageux et s’installent au milieu de la rue pour échanger sur la pandémie et ses effets sur leur quotidien. Les gens filochent d’un commerce à l’autre et s’installent avec un certain agacement dans les files d’attente ou les distances sont parfois irrespectueuses. On échange un regard ou un signe de tête et la première recommandation de « distanciation sociale » n’a jamais été autant respectée. Le marché a perdu son âme en devenant simplement utilitaire.

Mon Bistrot des copains lâche des cafés à la sauvette toujours dans la crainte qu’une génération de Gendarmes n’ayant jamais connu l’ambiance paillarde du marché de Brive la Gaillarde, sanctionne les habitués en stationnement illicite. Les retrouvailles institutionnalisées de la coopérative du Quinté s’effectuent par SMS ce qui ne favorise pas l’écoulement du stock de rosé.

Impossible de refaire pour Lionel, Achour, Michel, ce petit monde tenant dans un verre ballon ou une flûte « kyrisée » puisque le virus rôderait au comptoir ou sur les dessus de table. La mise en bière interdite rendent les lieux funèbres. Le petit noir sans tasse n’a plus le même goût d’autant qu’il n’est plus accompagné des mots sucrés des rumeurs ou des infos complotistes glanées sur les plateaux de celles et ceux qui ne seront classés que dans le siècle des chandelles. La bouteille de pineau qui avait, grâce à Pierrot le fou du Blayais, touché le fond se languit sur une étagère et les galopins ne sont plus de sortie.

Ces mercredis matins sans couleurs, sans saveurs, sans envie, sans partage deviennent pesants. La (petite) « république en marché » est vraiment mal en point et perd ses repères. Elle est condamnée à survivre avec des gens qui avancent masqués passant de droite à gauche pour y trouver de quoi se ravitailler avant de retrouver leur siège de confiné.e. On y joint l’utile mais on s’éloigne de l’agréable. Et l’ennui n’est pas loin…