Depuis que, par le hasard d’une représentation du Président du conseil départemental, j’ai croisé la route de Gérald Darmanin lors d’une réunion partisane, j’ai plutôt tendance à me méfier de ce Sarkozyste idolâtre ayant mis son ambition en marche. Sûr de lui, arrogant et un tantinet provocateur, celui qui était alors en charge des comptes publics était venu parader en Gironde pour, sur les conseils du Préfet alors en place, « casser du sucre » sur le dos du Département.

Les circonstances avaient fait qu’il ignorait ma présence dans la salle avec vue sur l’estuaire, alors qu’il tenait des propos agressifs et infondés destinés à des supporteurs ravis. Des jugements de valeur sur la gestion girondine m’avaient conduit à lui dire, probablement de manière trop véhémente, que ses déclarations d’estrade n’avaient comme fondement que les appréciations du Préfet d’alors en mission de conquête de son statut actuel de serviteur dévoué de la droitisation sécuritaire du pouvoir.

Les échanges avaient été vifs et le Ministre certain de l’admiration béate que lui témoigneraient les nombreux fonctionnaires présents et une poignée d’élus prudents n’avaient pas apprécié que je perturbe son show d’auto-satisfaction bien rôdé. Bien évidemment ses réponses condescendantes, ironiques et fausses (la réalité actuelle de la gestion départementale en témoigne) ne m’avaient pas convaincu mais l’essentiel était sauvegardé : je n’avais pas cédé un pouce face à ses affirmations péremptoires.

Depuis cette date, directement et indirectement, j’ai bien senti que je devenais infréquentable car classé dans la catégorie des hommes politiques incontrôlables et mal élevés. Comment pouvait-on oser contredire sur l’évolution des finances locales le grand manitou des comptes publics, la star montante… dotée d’une onction gouvernementale ? Alors que j’ai eu dans ma vie publique des différends avec d’autres Ministres, même de mon propre camp, j’ai perçu depuis que la contestation n’était pas très apprécié par l’appareil d’État actuel pas plus que par ses représentants.

J’ai la certitude que des « messages » ont été passés pour que je ne sois pas très présent dans les manifestations officielles… et que ma personne n’y était plus souhaitable ! Jamais plus, quelle qu’ait été la manifestation dans laquelle je représentais le Conseil départemental, le Préfet Lallement ne me salua plus, ne m’adressa plus la parole et passa devant moi le menton haut et le regard fixé sur la ligne bleue des képis de la Préfecture de Police qu’il ambitionnait déjà.

Depuis mon cas s’est aggravé car j’ai osé à nouveau protester de manière jugée, par celles et ceux qui y ont assisté, un peu trop ferme (mais peu ont osé me le dire) contre ces procédés consistant à mépriser les élus locaux alors que l’on prétend les respecter.

Lors d’un conseil d’administration du SDIS 33, alors qu’une circulaire émanant du Ministère de l’Intérieur enjoignait aux représentants de l’État de venir eux-mêmes annoncer l’attribution de la prime de feu aux sapeurs-pompiers de manière rétroactive, j’avais réagi en dénonçant la supercherie consistant à s’attribuer une mesure que l’on faisait financer par les autres.

Là encore j’ai ressenti que les temps avaient changé et que ce type de protestation était considérée comme déplacée car constituant une « attaque » contre l’autorité de l’État infaillible et inattaquable sur le fond de ses actes et la forme de leur présentation. Je suppose que là encore, ma réputation de contestataire « outrancier » a franchi une étape supplémentaire. Ça se ressent plus que ça se prouve ! Le climat actuel me conforte pourtant dans cette sensation.

Le débat autour du fameux article 24 de la loi sur la sécurité n’est qu’un épiphénomène révélateur d’une tendance plus globale. Il s’ajoute à une multitude d’autre signes ou actes attestant d’une dérive vers des formes plus ou moins discrètes de contrôler tout ce qui peut nuire au pouvoir installé. La crise des gilets jaunes difficilement jugulé a conduit les conseillers élyséens à une inflexion autoritaire plus ou moins visible mais délibérée.

Les exactions inqualifiables commises par quelques membres des forces de l’ordre ont tempéré provisoirement cette déviance. On a, là-haut, serré les coudes et Ministres et Préfet se sont (provisoirement) rabibochés pour éviter de fracturer dans la stratégie voulue par l’Élysée : surfer sans le dire sur les idées d’ordre, de force et de solidité dans la tempête sanitaire.

L’image du « chef de guerre » luttant contre les tenants du « désordre » organisés, des contestataires de tous ordres s’appuyant sur des valeurs jugées désuètes, contre un virus pernicieux et haï, refusant la vérité pour construire un monde virtuel, annonçant qu’il ne cédera pas sur des réformes pourtant dangereuses a besoin d’être consolidée car elle plaît si l’on se fie aux sondages. Il n’est pas certain que notre démocratie en sorte grandie et intacte.