Chaque fois que l’on accouche d’un livre c’est avec l’espoir que le cercle des mots que l’on a étalés sur une page blanche s’élargisse. Il n’y a point d’accouchement qui ne se fasse dans la douleur et parfois la venue au monde de l’œuvre que l’on pense toujours être celle d’une vie nécessite l’utilisation du forceps. Les « échographies » sollicitées pour évaluer les embryons de l’ouvrage à divers stade de la gestation apportent leur lot d’inquiétudes mais il ne faut jamais renoncer.

Un.e auteur.e attend fébrilement l’avis des un.e.s ou des autres pour se rassurer ou s’inquiéter sur sa progéniture. Certain.e.s gardent le secret sur ces évolutions de leur « bébé » et ne souhaitent pas qu’un regard extérieur se pose sur leur invention. Dévoiler le produit de son expression personnelle, quel qu’en soit le sujet, c’est en effet s’exposer à l’échec comme pour tout artiste désireux de communiquer aux autres ce qu’il a créé. Pourtant paradoxalement l’arrivée au monde toujours trop lointaine renforce l’impatience et le besoin d’obtenir le jugement des autres.

L’idée trotte dans la tête durant parfois des mois. Elle disparaît, revient, s’installe et se précise. Une sorte de silhouette qui hante les nuits ou peuple les instants d’évasion du quotidien, avance pas à pas, vers une réalité potentielle. Difficile d’échapper à l’obsession qui se renforce au fil des pages virtuellles « écrites » avant qu’arrive le moment du passage à l’acte. Le cœur battant on trace les premiers signes qui ne relèvent pas de l’intuition mais d’une sage réflexion. L’aventure de la création débute avec une jouissance particulière.

Se glisser dans l’esprit et la peau du personnage clé reste facile puisque souvent il a été croisé dans la vie virtuelle qui lui a été donnée. S’attacher à le suivre pas à pas sur les chemins, lui donner un destin : autant d’étapes dangereuses car les mots échappent à celle ou celui qui les manie pour rendre suspect tout acte d’écriture. Un « héros » s’évanouit aussi vite qu’il apparaît. 

Être ou ne pas être à l’intérieur de son livre constitue souvent la préoccupation essentielle de son géniteur. Impossible en effet de ne pas traduire ses propres pensées ou d’opérer une translation de ses propres comportements. Les bulles de ses propres souvenirs viennent éclore à la surface lisse des pages sans que l’on s’en rende compte.

Sans cesse le retour à la définition des rôles demande un effort. Le syndrome du « magnifique » François Merlin incarné par Belmondo plane sur tout roman dans des registres différents. Voir se transformer en fresque ce que l’on a simplement envisagé rend heureux au point que l’on se retire du monde en écrivant. Le quotidien insupporte. L’ordinaire ne saurait exister. On entre en gestationromanesque à l’insu de son plein gré pour donner à rêver ou seulement à inciter à s’approprier un récit. Les images se succèdent. Les faits s’enchaînent. Les caractères s’affirment. On baigne dans le roman.

Les mots, les phrases, les paragraphes, les chapitres construisent ligne à ligne une « histoire » dont l’avenir dépend de son coté extraordinaire ou passionnant. Il n’y a dans le fond, rien de plus difficile, que de mettre en valeur ce qui n’en aurait aucune dans un autre contexte et de rendre crédible « l’extra… ordinaire ».

Un roman entremêle la vérité vécue ou reconstituée avec l’imaginaire débridé ou mesuré pour atteindre le vraisemblable. L’assemblage délicat de doses plus ou moins fortes de ces ingrédients ressemble à celui des vins de Bordeaux pouvant donner un grand cru ou une piquette imbuvable. Il donnera son âme au « produit » et en constituera la spécificité.

Des heures, des jours, des semaines, des mois de concentration sur un manuscrit portant de moins en moins son nom, ne constituent pas les moments les plus pénibles. Tout à une fin ! Une autre aventure moins exaltante débute : transformer ce en quoi l’on croit, en livre palpable et tangible. La passion de la transmission s’émousse dans le combat pour la publication. Rechercher un partenariat d’édition relève du parcours du combattant…surtout dans cette période où les naissances pullulent.

Les « accoucheurs » qui ne sont pas souvent des « sages-femmes » ou des « sages-hommes » ne prêtent donc attention qu’aux « riches » dotés d’une notoriété suffisante pour assurer une rente au nouveau-né.

Le « fils ou la fille de… » a une avantage considérable dans son existence. Les « héritier.e.s » tiennent le haut des étals pour le compte des plus grandes maisons au nom connu et reconnu comme de vrais titres de noblesse. Le prolo du roman entame un feuilleton dont l’issue n’est jamais très glorieuse. Il ravale son enthouisasme et digère les inévitables rébuffades. 

N’empêche que le livre qui naïtra deviendra vite vivant, splendide, passionnant si l’auteur.e a su transmettre son enthousiasme, sa fierté et ses indispensables gênes de la transmission aux autres. Le poids de mots rend obèse de plaisir celui (celle) qui les a patiemment assemblés sans savoir s’ils ont été choisis égoïstement pour lui ou généreusement pour les autres !