Il semble que le drame essentiel de l’année 2021 soit l’impossibilité, seulement conseillée, de fêter Noël dans un cadre familial élargie. Un peu comme si c’était la seule journée de l’année où le partage d’un repas était possible et indispensable. Un exemple concret du désastre qui couve depuis des années en matière de lien social. La bonne conscience qui devient la purge des défauts d’un mode de vie permet de se défausser en arguant du fait que ce foutu COVID 19 nous empêcherait d’accomplir une mission sacrée.

Quelle différence entre des agapes regroupant un cercle ou un autre avec celui de cette journée réputée la plus belle de l’année ? Comment dans une société disloquée par des fractures diverses plus ou moins béantes, ne pas admettre que ce sont les occasions de se retrouver qui ont disparu bien avant la pandémie ?

Quelle est la crédibilité des scandalisés de la suppression du réveillon du Nouvel An n’ayant jamais participé dans leur environnement immédiat à aucun rendez-vous festif collectif proposé par la vie associative ? Durant de longues années j’ai donné des milliers d’heures de ma vie avec des dizaines de vrais bénévoles pour justement faire que tout au long de l’année les générations puissent se retrouver pour la Piste sous les étoiles, les soirées de la Rosière, les repas de « Quartiers de fêtes » en constatant qu’avec un mépris plus ou moins grand ces rendez-vous étaient boudés ou bannis. C’est la réalité ! Il deviendra très difficile de revenir à ces beaux moments.

Si ne « touchez pas à mon Noël » constitue autre chose qu’un refuge identitaire fort il faut alors admettre que l’on ajoute « ne touchez pas à tous les moments de convivialité » qui existent . Si l’on ne souhaite pas fêter ce jour-là respectable bien que fruit d’un hasard séculaire on a le droit de revendiquer la possibilité de construire ses propres instants de partage.

En quoi aller au Bistrot à deux pas de chez soi siroter un rosé ou avaler en prenant son temps un café constituerait-il un danger plus grave que se rassembler autour d’une table pour se prendre une bûche ? Les frustré.e.s du demi piaffent d’impatience. Ils peuvent cramer toutes les cigarettes qu’ils veulent mais pas s’offrir un moment assis à une table de partage.

Le fameux cercle de famille lorsqu’il a la chance d’exister (les isolés, les abadonnés, les rejetés de Noël sont-ils concernés?) n’attend pas nécessairement une date précise pour se constituer. Le cercle des ami.e.s se forme et s’éclate sans institutionnalisant de son existence. A l’image des fameux principes de ce que l’on appelait les mathématiques « modernes » les patates de l’un et de l’autre se complètent, s’éloignent, se fusionnent ou se recoupent au gré des volontés individuelles ou collectives.

Il faut craindre que la liberté de choisir son jour de Noël soit considéré comme une pensée hérétique dans une société qui se claquemure sur des références rassurantes car historiques. Si l’on prend un exemple, le 24 décembre au soir il sera possible de se déplacer librement sur un territoire comme le Créonnais pour aller assister en famille à l’office religieux de Minuit mais pas sur le même périmètre de le faire pour aller au Cinéma. Les prescriptions sanitaires sont pourtant potentiellement les mêmes et les capacités d’accueil identiques.

En fait la seule différence réside dans le fait qu’un cinéphile « pratiquant » est supposé beaucoup moins sérieux et discipliné qu’un croyant actif. Ces à priori sur les lieux, les clientèles, les comportements supposés, la puissance des lobbies que se jouent les règles mises en œuvre d’un plan de lutte contre la pandémie. Le problème français est toujours identique dans tous les domaines : les exceptions deviennent vite le problème.

Le gouvernement fait le maximum et il faut en convenir mais le sens de ses décisions n’est pas toujours compris ou admis car il manque des justifications claires. On ferme les théâtres, le cinémas car ils accentueraient les brassages de population (à Paris peut-être) mais quid des achats dans les galeries marchandes, les marchés de plein air ou pas ? La défiance a atteint un tel niveau que plus rien ne ruisselle dans l’opinion publique en dehors d’une angoisse avouée ou sous-jacente perturbant toutes les annonces.

La pression du complotisme s’accroît rendant l’exercice du pouvoir éloigné du terrain extrêmement périlleux. La France est dans le doute et ce n’est pas la journée de Noël difficilement assumée par les familles qui se sentent potentiellement coupables d’une contamination qui changera cette situation.