Imaginons un instant le capitaine et les lieutenants d’un navire dans la tempête qui, depuis le poste de commandement, s’adresserait à l’équipage, un peu déboussolé par la violence des éléments en débutant ses ordres par « faites en sorte de.. ». La fameuse formule du chacun pour soi et tous aux écoutilles finirait vite par occuper les esprits. La capacité à rassurer par des paroles fermes reste l’apanage des vrais détenteurs du pouvoir..

C’est certainement parce que le Premier des Ministres lui avait seulement dit « faites en sorte de… » que le chef suprême de l’État a été contaminé. N’ayant pas d’autres consignes que celles de s’adapter au contexte épidémiologique il s’est pris pour un Achille invulnérable sur le champ de bataille du Coronavirus. Il a pris un postillon de modestie en pleine figure sans masque.

Sa fonction le plaçant au-dessus des contingences sanitaires il a fait en sorte de ne pas décevoir ses alter-ego européens en démontrant son invulnérabilité. Le résultat a été à la hauteur de la consigne molle, insipide et sans saveur. Le virus se moque pas mal des titres et des fonctions. La vanité s’est de penser que l’on peut être épargné « en faisant en sorte de » ne pas s’appliquer à soi-même ce que l’on souhaite voir les autres mettre en œuvre. Cette attitude discrédite la parole publique de toutes et tous les élu.e.s à quelque niveau soient-ils !

L’opinion dominante en déduit en effet illico que tout un chacun peut s’en tirer en adaptant son mode de vie à des règles fluctuantes. « Faites en sorte de ne pas être plus de six à table » ; « faites en sorte de ne sortir que pour des actes importants du quotidien ! » ; « faites en sorte de protéger vos aïeuls en EHPAD » ; « Faites en sorte de respecter les distances » ; « Faites en sorte de ne pas acheter sur internet… »... Chaque donneur de consignes reprend depuis des semaines, les mêmes approches comme s’il ne fallait surtout pas incommoder l’auditoire chatouilleux sur sa liberté.

L’expression suppose une adaptation intelligente et mesurée d’une consigne. Il faudrait donc s’arranger pour que les choses, les événements se passent comme nous le souhaiterions. Or la pandémie ne laisse malheureusement plus de place aux incertitudes sur le comportement pouvant certes avoir des conséquences sur l’état de santé de celle ou celui qui enfreint la distanciation mais aussi sur son environnement. « Faites en sorte de »vous protéger en protégeant les autres ne paraît donc pas très convaincant.

La dangerosité de cette formule simpliste imprégnant tous les discours officiels et toutes les interventions d’éminents spécialistes sur les plateaux de télés débitant justement un flot d’incertitudes ou de contradictions contribue au flou artistique qui s’installe autour du Coronavirus. Il est vrai qu’en cette période où rien n’est facile à prévoir « décider » c’est forcément, en politique devenir impopulaire dans un pays où l’on connaît une propension historique « à faire un fromage » de sa situation personnelle. «  Faites en sorte de.. . »  conduit à considérer que l’intérêt général ne serait que la somme d’intérêts plus ou moins particuliers.

Laissons à Barack Obama le soin de conseiller les détenteurs du pouvoir actuel : « Vous ne pouvez laisser vos échecs vous définir. Vous devez faire en sorte que vos échecs vous enseignent. » On attend donc que pour les vœux traditionnels du nouvel an, le capitaine à la barre du paquebot France fasse profil bas et reconnaisse son erreur inquiétante pour la suite de cette pandémie dont on ne verra la fin que dans plusieurs mois. En effet il est à craindre que toute annonce qui renforcerait les prescriptions en cours devienne inapplicable !

Dans le fond le vrai défi lancé par la pandémie concerne la démocratie puisqu’il va falloir « faire en sorte de… » ne pas laisser s’installer une défiance grandissante dans l’opinion dominante devenant incrédule face au feuilleton des annonces, contre-annonces, avancées et retours en arrière. On y comprend plus rien puisque ce que l’on pense être une certitude s’effondre en quelques heures laissant le sentiment d’une fatalité divine jouant avec le sort de l’humanité.

Le fait que sa légitimité procède de sa supériorité conduit facilement l’élu.e à envisager une fragilité des citoyens face aux incertitudes, citoyens qu’il importe donc de rassurer, d’abord et avant tout, parfois même contre toute réalité. En fait le « faites en sorte de… » revient à un vulgaire démerdez-vous car nous ne savons pas par quel bout prendre un problème complexe, contradictoire et évolutif;

L’attitude des autorités après la catastrophe de Tchernobyl illustre assez bien cette vision des choses : puisqu’on ne peut prétendre arrêter un nuage, prétendons qu’il s’est arrêté tout seul. « Il faut donc faire en sorte de…» ne pas renouveler la même erreur.