La question qui se pose dans le monde actuel relève du contenu d’un livre (Zadig ou la Destinée) de Voltaire vieux de 273 ans : ne sommes nous pas devenus pour certain.e.s, des Zadig sur une planète qui nous devient chaque jour davantage inconnue ? Elle n’a pas évoluée dans le bon sens et rien ne dit que le même ouvrage ne serait pas encore plus pessimiste. 

Durant son voyage à travers le monde, cet homme venu d’ailleurs rencontre de nombreux personnages hauts en couleur.  Il se trouve parfois en proie au désespoir ou à la souffrance, doit faire face à l’injustice et à la superstition, ainsi qu’à tous les dangers d’une telle errance, mais ne perd pas l’espoir de retrouver un jour Astarté celle à qui il porte un amour coupable. Il reviendra finalement à Babylone, défiera le roi et, vainqueur, prendra sa place pour être à nouveau chassé.

Nous errons quotidiennement dans une forêt de certitudes perdues et des vastes prairies de doutes qui poussent en quelques heures. Les croyances, aussi débridées soient-elles, submergent la raison et donc forcément les comportements s’en ressentent. Il n’est pas bon d’être comme Zadig, un étranger arrivant sur ces parcelles de planète que l’on nomme États.

On peut être encore pourchassé.e physiquement, moralement, idéologiquement, médiatiquement ou philosophiquement surtout quand on se trouve isolé, malmené, appauvri ou fragilisé. Tour à tour favorable ou cruelle, toujours changeante, la fortune du héros de Voltaire passe elle-aussi par des hauts et des bas qui rythment le texte : tantôt victime d’injustices, tantôt accusé à tort, Zadig échappe plusieurs fois à des amendes ou à la prison.

Quel humain du XXI° siècle a désormais la garantie d’une vie linéaire, construite sur l’espoir d’une amélioration de son sort et sans « accidents de parcours» ? Le comportement social précarise tout individu le rendant dépendant de multiples paramètres échappant totalement à son contrôle. La pandémie en est une. Le système financier en est un autre. Les rivalités ethniques pu religieuses se multiplient. Se sentir vraiment à l’aise dans cette période où le danger sanitaire renforce les craintes des uns.e.s vis à vis des autres devient improbable.

Le « complotisme » a certes remplacé la « superstition » mais les mages, les voyant.e.s, les astrologues, les numérologues, n’ont jamais été aussi nombreux et influents. Ils ont été rejoints par des sachants s’affublant des costumes de pseudo-savoirs pour jouer la carte de la tromperie et de la contestation en diffusant des interprétations sommaires ou totalement fausses qui imprègnent les esprits. Ils vivent de leur art de polémiquer ou de diffuser du sensationnel. 

Zadig était parvenu dans le conte de Voltaire à régler une dispute entre les adeptes d’un temple dont certains disaient qu’il fallait y entrer du pied gauche et les autres du pied droit, en y entrant à pieds joints. Il s’était rendu  à la grande foire de Balzora, où il assista à un souper durant lequel des marchands se chicanèrent pour des croyances spirituelles culturelles différentes. Il finit par leur démontrer qu’ils croyaient en fait tous au même Dieu créateur et qu’ils n’avaient aucune raison de se déchirer. «Les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue.» expliqua le visiteur Sommes-nous différents pour l’oeil extérieur ? 

Le jugement de Zadig fut admis…sans déclencher d’actes extrémistes alors que, plus de deux siècles après, le mal de l’intolérance absurde, toujours aussi présent, ravage encore l’humanité. Qu’en dirait Zadig s’il revenait ? Il serait dans l’impossibilité d’éviter des affrontements sanglants ou des désastres écologiques provoqués par ces rivalités que l’on pensait oubliées. Le monde a-t-il progressé ? 

Dans la période présente le voyageur voltairien aurait un pouvoir essentiel dû à « son principal talent (qui) était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à obscurcir ». Plus personne ne le possède et beaucoup font semblant de l’avoir. Des quantités effrayantes de ce qui ressemble à de l’information, déferlent chaque jour davantage,  sur le monde sans que personne en ait le clés, générant ainsi des angoisses, des conflits, des réflexes néfastes pour des sociétés sous domination. 

Zadig parle, en s’adressant avec humour à celles et ceux qui prétendent détenir le pouvoir, « d »étoiles de justice, d’abîmes de science,  de miroirs de vérité qui ont la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l’éclat du diamant, et beaucoup d’affinité avec l’or… ». Une description réaliste.  Changerait-il de discours ?.Il serait encore plus révulsé par ces prétendus « dirigeants » dont les attitudes incohérentes ne diffèrent guère de cette description que l’on penserait décalée. 

En endossant la pensée et la philosophie de Zadig le promeneur immobile du quotidien a bien des difficultés à admettre ce qu’il entend, ce qu’il voit et ce qu’ils ressent. L’esprit critique est enseveli sous tellement de fardeaux que lentement il s’efface de la planète. Qui oserait par exemple rappeler ce principe célèbre du livre : « il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent ». Par les temps qui courent après la sécurité, la répression, la contention, le racisme ou même parfois l’autoritarisme Zadig en perdrait sa philosophie !