Noël débarrassé de ses oripeaux des croyances rassurantes pour les enfants de la possibilité de recevoir ce qu’ils désirent ou d’être de plus en plus déçus par ce qu’ils n’ont pa eu, reste une journée du partage. Partage intergénérationnel autour de moments qui n’ont plus aucun lien avec l’histoire religieuse, partage des capacités matérielles que l’on a à offrir mais aussi et surtout partage du fait qu’il existe encore des possibilités de se retrouver de manière non-virtuelle. En fin c’était le cas avant que le virus s’installe dans la vie quotidienne et vienne perturber les apparences ou les certitudes.

Alors que cette journée porte simplement les valeurs des repas en commun, des échanges gais, de joies pétillantes des retrouvailles ou des temps où l’on peut donner justement du temps aux autres elle a sombré partiellement dans l’inconfort et l’incertitude. En arriver à solliciter un test prouvant que vous ne portez par le « pesticoronavirus », renoncer à une septième place autour de la table, se masquer pour découvrir celles et ceux que l’on n’a pas rencontrés depuis des semaines, organiser une « zoom-party » pour échanger de la tendresse, marque un vrai changement de repères. Sera-t-il irréversible ? Personne ne le sait vraiment.

Le lien social et familial déjà fort distendu va certainement pâtir de cette période où la défiance, la méfiance vis à vis de l’autre quel qu’il soit, l’angoisse d’enfreindre une règle présentée comme indiscutable, la culpabilité latente de transmettre une menace invisible s’installent dans les esprits. Si Noël date symbolique pour une culture ne souffre pas que l’on ne sacrifie à la tradition de la rencontre sous une forme ou une autre, dès le lendemain on revient dans le monde où l’on doit s’en dispenser.

Cette édition 2020 résume deux expressions « politiques » catastrophiques qui ont été « la distanciation sociale » et « les produits non essentiels ». Elles sont plus dangereuses que le virus lui-même car elles symbolisent une vision sociale uniquement basée sur une ignorance totale de ce que peut-être le vrai bonheur. Elles resteront dans l’Histoire comme des erreurs dont les dégâts se prolongeront dans le temps.

En ce jour de Noël où le prêche officiel considère que seule la « distanciation physique » est capitale on débouche de fait sur la « distanciation sociale » vis à vis d’une tranche d’âge qui est supposé à 60 ans, comme à Bordeaux, devenir vulnérable et donc « à préserver ». Alors que dans le quotidien tout le système tend vers justement la lutte contre l’isolement dont on connaît les méfaits sur la santé, on effectue la démarche inverse. Certes c’est suggéré et pas obligé mais n’empêche que le résultat sera le même.

Le partage conduit parfois aux excès et le réveillonneur oublié parfois que la modération participait d’une fête réussie. Il partait avec la crainte d’un test dont la promotion était permanente sur les étranges lucarnes, celui du niveau d’alcoolisation. La peur de l’éthylotest a pesé durant des décennies sur la nuit de Noël et encore plus sur celle de la Saint-Sylvestre. Un oubli des effets de la dive bouteille avait des conséquences préjudiciables au porte-monnaie, puis au permis voire à l’image de celui qui souffler dans un ballon !

En 2020, le test était avant de passer à table ou avant de se rendre à table. Il fallait avoir tous les points sur son carnet de santé pour pouvoir coincer des bulles dans son gosier, rosir ou rougir de plaisir devant une flacon de derrière les fagots ou se lécher les babines d’une liqueur de framboise faite maison. Le rapport à la fête s’en est trouvé modifié. Pour longtemps ? L’an prochain sera(=-t-on débarrassé du PCR mental qui nous oppresse ?

Drôle de Noël que celui que nous a autorisé une pandémie à propos de laquelle les comportements ont oscillé entre l’inconscience, l’insouciance, l’indifférence, la trouille, l’angoisse, la panique et le traumatisme. Dans la hotte les certitudes découlant de la force de l’habitude en ont disparu. Parmi les cadeaux désinfectés au gel hydroalcoolique on ne trouve pas toujours l’assurance d’une vie sans danger.

Dans le fond si nous avions pensé simplement que nos problèmes métaphysiques virussés ne concernaient que les gens pour qui le partage était possible. Des centaines de millions d’humains se foutent pas mal de ce jour qui ressemble trop aux autres : sans toit ni loi, sans nourriture, sans eau potable, sous les menaces physiques et morales ils n’attendent qu’une main tendue non virtuelle et débarrassée de toutes arrières-pensées délétères. Ils ne demandent pas mieux que de croire au Père Noël.