La nuit enveloppe en quelques minutes la vie comme si elle voulait se mettre au diapason de la période actuelle. Inutile de laisser filtrer une lueur que beaucoup pourrait qualifier d’espoir dans ce monde plongé dans la crainte et le doute. Tout devient sombre depuis quelques semaines et il n’y a aucune raison pour que les cieux ne soient pas secoués par des crise violentes de larmes. A partir de 18 heures lentement les signes précieux du vivre ensemble s’estompent progressivement.

La résignation s’installe rampante, gluante, telle une tâche d’huile sur le sol mouillé. Elle noie les rares velléités secrètes de révolte. Le confinement s’insinue partout comme une pollution frêle mais constante. Même les lumières de l’éclairage public ont du mal à ne pas se mettre au diapason. Elles semblent s’interroger sur leur rôle dans cette ville du vide absolu, du silence inhabituel. Elles qui ont été conçues pour pallier le coucher d’un soleil devant aller voir ailleurs si la vie continue, ne réchauffent plus le cœur des noctambules discrets ou tonitruants.

« Ils » ont décrété le « feu » à volonté pour justement empêcher que les échanges aient lieu sous les couverts de cette place séculaire de la Prévôté imaginé pour que l’on puisse partager. On couvre, au nom de la nécessité sanitaire, toutes les activités habituelles d’une chape de plomb lourde et stérile. Même au creux de leur nuits blanches les rêveurs de Nougaro n’avaient pas imaginé un tel écran noir.

Seules quelques fenêtres clignent de l’œil pour attirer les regards des éventuels chercheurs de l’or de l’espoir qui braveraient les interdits. Peu de signes de cette animation d’antan s’en dégagent. Les maisons mi-closes laissent parfois filtrer les paroles ou la musique supposées naître dans une étrange lucarne dont on aperçoit les images furtives. D’autres fuites provenant d’un incontinent du jazz glissent dans la nuit comme des défis à la règle de la réclusion. Le silence dort et il n’est vraiment pas de bon ton de le perturber.

D’ailleurs les très rares automobilistes s’aventurant dans la ville filent prestement comme s’il commettaient un délit. Ils osent à peine appuyer sur l’accélérateur craignant probablement le propre bruit de leur véhicule. Se considérant comme potentiellement coupables de bris de couvre-feu ces travailleur.euses.s s’esquivent sur la « pointe » des pneus vers une destination inconnue laissant les lieux à leur noirceur.

Du clocher tombent les graines sonores du temps qui passe. Dès 22 heures, après un chapelet d’une dizaine d’entre elles, pour éviter que le sommeil des couche-tôt soit perturbé elles s’arrêtent laissant encore plus de place aux incertitudes. La nuit des temps reprend ses droits et son sens. L’agitation même réduite n’a plus raison d’être. Le « feu » qui couve sous la cendre de la pandémie ne jouera pas au Phénix de sitôt. Si le partage de moments collectifs heureux brille, ce n’est que par son absence.

Il faut pourtant bien convenir que le couvre-feu d’un lundi frais ne modifie pas fondamentalement les us et coutumes de la ville bastide déjà peu animée ce soir-là. N’empêche que l’atmosphère a une drôle de gueule… Elle pue la peur. Elle a tout pour inquiéter. Elle s’enlise dans une attente démoralisante d’un sursaut de vie collective. Elle plonge dans un néant inhabituel. La culpabilité d’avoir enfreint la règle saisit l’intrus ayant voulu plonger quelques instants dans le monde du silence.

Créon, type même du tyran régnant nuit et jour sur ses ouailles se délecte de cette situation. Il rôde forcément quelque part, ici et ailleurs, cherchant à appliquer aveuglément cette loi venu d’ailleurs, ne tenant compte ni des circonstances ni de souhaits de son « peuple ». Inutile d’espérer dans cette obscurité silencieuse la venue providentielle d’une Antigone symbole de la liberté et de la rébellion, éclairant le monde, face au confinement. elle est couchée depuis belle lurette. 

Je rentre. J’ai froid. J’ai aussi un peu peur de mon ombre. Demain, avant l’aube quand se ranimera la flamme mise sous le couvre-feu il en sera de même puisque désormais il n’y a pas d’autre choix que celui de vivre au jour le jour, en écoutant les messages des grands prêtres incitant aux sacrifices pour reculer une échéance pourtant inéluctable.