C’est assez bizarre mais un geste me rassure et m’inquiète à la fois chaque soir. C’est avec un certain plaisir que je me rends à la porte d’entrée de mon domicile pour fermer les contrevents. Chaque fois je pense à la chanson de Paul Misraki interprétée par Nicoletta : « Fermons la fenêtre et laissons les volets clos… » qui, quand on le lit sans la musique, devient un très chouette poème.

Dans une rue vide où transpire le silence humide des soirées actuelles personne ne saurait critiquer ces quelques secondes d’entorse au couvre-feu. Ce sont de plus en plus pour moi, les plus agréables de la journée ! Le bruit des charnières grinçantes brise justement cette chape stressante couvrant une ville morte et isole d’un « monde » qui n’existe plus.

J’ai un vrai plaisir depuis quelque temps, à installer ces barrières derrière lesquelles s’installe ma vraie liberté. Je me réfugie dans ce cocon où le virus ne peut plus, me semble-t-il, pénétrer et surtout où les miasmes de la vie collective restent dans le caniveau. Le sentiment que rien ne peut plus m’atteindre durant quelques heures m’envahit. Je suis heureux de me couper de ce qu’il reste de cette vie artificielle qui m’encombre. 

Tourner la clé dans le serrure, c’est simplement se construire ce que l’on pense être un rempart contre les emmerdements qui rodent tel un chat noir de gouttière. Enfin ne plus avoir à rendre compte, à jouer un rôle, à se préoccuper de son image, de ne plus penser à autre chose que ce qui correspond à votre choix. L’obscurité froide reste dehors. Une chaleur rassurante la remplace. Je m’installe dans le confort provisoire de l’isolement avec une certaine délectation.

Hormis l’alignement des mots et les écrans fenêtres sur un ailleurs virtuel pouvant être effacées en un rien de temps si on en a l’envie ou la volonté, il n’y a pas d’autres ouvertures sur le cours des événements. Durant des décennies ces moments de repli sur l’inaction m’auraient paru insupportables. Ils mettaient en évidence une forme de faiblesse face à la nécessité d’être actif pour être reconnu. Derrière les volets clos la pression est mise en bière et je ne le regrette pas.

Le temps prend depuis quelques mois progressivement une autre dimension. Égoïstement je n’ai vraiment plus envie de le partager tellement il me paraît précieux. Or comme le couvre-feu a éteint les lumières de toutes les formes de vie collective il est plus facile de se réfugier sans complexes dans un contexte où l’on n’entend plus rien, l’on ne voit plus rien et surtout où on n’est plus contraint de dire. En tournant le verrou je ne sais plus si je prends la fuite ou si je m’isole pour résister.

N’empêche que la peur tombe vite : celle du lendemain. Je ne m’aime pas quand je n’ai plus le besoin de vérifier si le ciel a bien fini de pleurer sur notre triste sort de confiné.e. Le carburant de l’action vient à manquer.  A quoi bon quitter le milieu protecteur qui va bien pour revenir dans celui où rodent le Coronavirus et ses variants, les soucis dont je n’ai plus envie, les obligations qui me pèsent ? Et c’est ce qui m’inquiète : l’inaction me plaît.  Or se fermer oblige à tôt ou tard à s’ouvrir.

Le matin le verrou a toujours la voix erraillée. Le volet se planque contre le mur. La rue s’agite lentement. Des lumières traînent. Des bruits familiers montent. Les masqué.e.s pressés du petit matin défilent. Il n’y a plus aucune surprise que le ciel puisse noyer. Le petit monde de proximité n’aura pas changé en quelques heures. La radio éclaboussera de ses infos statistiques morbides. Les rendez-vous répétitifs rassurent. Le temps se moque bien des états d’âme et reprend son cours. Il a la grisaille convenant au moment. 

Les jours finissent par tous se ressembler. Quelle différence entre un samedi, un mardi ou un jeudi ? Ils finissent tous à 18 heures, sont meublés de mots identiques, se parent de frustrations plus ou moins profondes, aggravent l’aigreur ambiante et surtout respirent la défiance. L’ennemi invisible est partout. La tentation de la retraite prudente revient mais les obligations existent. Impossible se dit-on lâchement de mettre le nez dehors puisque les consignes exigent qu’il ne sorte que couvert.

Drôle de période que celle où l’on passe de la peur à la sérénité, de la crainte à l’espoir, de la lumière à l’obscurantisme, de l’agitation au renoncement et où la tentation est vraiment grande de fermer les volets sur ce que l’on a aimé, ce que l’on a partagé, sur les valeurs qui donnent du sens à une vie. Il résulte cependant de cet enfermement volontaire une certaine douceur.

Je me rends compte qu’une simple présence indulgente, bienveillante, complice rassure et protège.L’envie de profiter de « mon » cocon que je connaissais pas vraiment s’installe. Et j’ai bien envie d’y prendre vite mes habitudes !