La mort terrible de Samuel Paty avait remué au plus profond de mon être une inquiétude : celle qu’outre son caractère abject elle dénote le niveau de notre société contaminée par l’ignorance, les manipulations, la déliquescence du jugement portée par les réseaux sociaux. Les récents résultats d’une enquête sur la compréhension de la laïcité dans le jeunesse aggrave cette sensation que nous allons droit vers des catastrophes du même type.

Le professeur d’Histoire a été « exécuté » de la pire des manières pour des faits qu’il n’avait pas commis ce qui rend cet acte encore plus odieux. L’endoctrinement de plus en plus présent, l’exploitation de la faiblesse humaine, la pression médiatique désastreuse et surtout une envie d’exister par n’importe quel moyen !

Samuel Paty est donc mort non pas parce que son cours sur la tolérance vis à vis des caricatures de Charlie Hebdo avait choqué les âmes sensibles de l’islamisme mais en raison de l’exploitation qui en a été faite. Depuis que Voltaire avait pris la défense post-mortem du Chevalier de la Barre torturé, supplicié, décapité pour des blasphèmes imaginaires. Avons nous vraiment progressé depuis plus de 250 ans ? Il est permis aux gens sensés d’en douter !

La collégienne de 13 ans, avait accusé son professeur d’islamophobie avant d’avouer devant le juge avoir menti. «Je n’étais pas là le jour des caricatures», a admis l’élève de quatrième mise en examen pour «dénonciation calomnieuse». Sur la base de cette accusation son père, le 8 octobre a diffusé une vidéo sur Facebook dans laquelle il dénonçait face caméra le comportement du professeur d’histoire-géographie de sa fille.

Il y racontait avec indignation et véhémence que l’enseignant avait demandé à ses élèves musulmans de sortir de la classe avant de montrer l’image d’«un homme tout nu en leur disant que c’était le prophète des musulmans». Une plainte avait même été déposée pour diffusion d’image pornographique. Tout était faux ! Tout n’était qu’exploitation via les réseaux sociaux de faits rapportés permettant de transformer en vérité des extrapolations inventées.

La chasse à l’honnête homme pouvait débuter, enfler et envahir les esprits fragilisés par des considérations religieuses dont on sait qu’elles traversent toutes les époques ! La machine infernale allait déboucher sur l’horreur ! Devant les enquêteurs le père aurait emprunté le chemin de la repentance expliquant qu’il devait « la vérité à monsieur Paty, à toute la France ! ».

Avec « finesse » il s’est repenti, expliquant finalement « qu’il se foutait des caricatures présentées par Samuel Paty dans son cours ». Il se serait mis en colère « à cause des deux jours d’exclusions subies par sa fille ». Un motif futile qui n’explique guère le cheminement de ses propos sans rapport avec cette sanction banale !

L’assassinat de Samuel Paty est donc bel et bien un crime contre l’intelligence, l’humanité, la tolérance. Il prend une nouvelle dimension après ces aveux d’une gravité exceptionnelle. Tous les jours lettres, tweets, posts, messages anonymes du même niveau accélèrent le pourrissement d’une société déjà gangrenée par les attaques incessantes contre sa valeur essentielle qu’est la laïcité. Pas un jour sans que d’une manière ou d’une autre la religion instille la vie collective.

Tout un réseau a été «  responsable mais pas coupable » de la mort de celui qui avait eu l’ambition légitime d’éduquer les élèves qui lui étaient confiés. En fait ce comportement de clan accusateur, de groupe sûr de sa légitimité, d’armée des ombres de l’intelligence, gagne du terrain chaque jour. Rien ne semble pouvoir en enrayer dans tous les secteurs de la société sa progression.

Brassens avait prévenu dans sa chanson « mourir pour des idées »… « qu’il arrive qu’on meure/ Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain ». Pourvu que nous ayons toutes et tous le courage pour que les valeurs de Samuel Paty perdurent. Le combat inégal use toutes les énergies et la tendance est plutôt au renoncement.

Approximations, dénégations, dénonciations, mensonges occupent désormais grâce à de supports divers le devant de la scène. L’outrance (verbale) et la violence (pas seulement physique) sont devenues les poisons mortels de la République. Dans le fond, la mort angoissante d’un professeur de l’enseignement public finira pas être étouffée par cette pandémie de l’indifférence qui laisse place à tous les excès ! « Mourir pour des idées / L’idée est excellente / Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eue / Car tous ceux qui l’avaient / Multitude accablante / En hurlant à la mort me sont tombés dessus (…) »