La société risque bien de perdre la mémoire

Le monde se virtualise à toute allure et bientôt sa mémoire le sera tout autant. Personnellement j’ai depuis très longtemps une passion pour les archives papier (d’ailleurs elles envahissent désormais ce qui fut mon bureau) qui ont accompagné mon enfance. Dans la salle du conseil municipal de la Mairie de Sadirac il y avait un immense meuble fabriqué sur mesures par un ébéniste d’antan qui contenait des liasses de décisions municipales ou les registres des naissances, des mariages ou des décès depuis le XVII° siècle. 

L’écriture de ces pages résumant en quelques lignes des événements de vies lointaines me tracassait car elle avait un graphisme la rendant mystérieuse à souhait. Des prénoms, des noms, des métiers ou des drames beaucoup plus que des réussites filtraient à travers ces actes d’une autre époque. Des heures durant j’ai tenté de reconstituer des événements du début du XX° siècle pour écrire l’histoire du legs Bertal dans le fatras poussiéreux ce qui était la salle des archives créonnaises. Je me sentais explorateur du temps passé en fouillant cette vaste bibliothèque aujourd’hui disparue. J’ai d’ailleurs fait il y a plus de ciqnuante ans ma monographie de fin d’études à l’école normale sur l’histoire de ma commune de naissance. 

Le passé, sous toutes ses formes revêt une importance capitale et bien des gens tentent par exemple de le reconstituer leurs origines à travers des recherches généalogiques plus ou moins difficiles. Cartes postales, documents écrits, photos, films rendent vie à des femmes et des hommes, à des faits exhumés grâce aux traces qu’ils ont laissés. L’archivage devient alors essentiel alors qu’il est souvent négligé car considéré comme accessoire car les « papiers poussiéreux » ont perdu de leur valeur puisque la dématérialisation est triomphante.

Un événement récent vient de révéler les faiblesses de ce système de stockage numérique que l’on présente comme le nec plus ultra de la préservation des données en tous genres. Une catastrophe intervenue à Strasbourg vient de rappelles la fragilité des infrastructures qui hébergent de multiples supports personnels, collectifs, commerciaux, culturels « virtualisés ». L’entreprise française OVH spécialisée dans l’hébergement web a été en effet victime d’un incendie important sur l’un de ses sites.

Le centre de données largement détruit par les flammes est l’un de ceux que l’hébergeur possède avec trente autres sur quatre continents (Europe, Amérique du Nord, Afrique et Asie-Océanie). La fragilité de ces « centres » de collecte a brutalement affolé les détenteurs d’un site internet ou qui ont confié leur « patrimoine » à ce système pyramidal.

Les dégâts sont considérables. Divers organismes ont vite constaté une indisponibilité plus ou moins définitive de leurs sites ou de leurs services : l’aéroport de Strasbourg-Entzheim, du Centre Pompidou à Paris, de la mission alimentant  Data.gouv.fr, du site consacré aux marchés publics, d’autres plate-formes publiques comme celle dédiée à la dématérialisation des démarches administratives, le portail de la transformation de l’action publique, la direction interministérielle du numérique , les sites de Vichy, Cherbourg, Arras, Saint-Ouen, de clubs de sport, des sites de médias ou de partis politiques de petite envergure… La fragilité de la pyramide s’étale au grand jour.

Des centaines de très petites entreprises ou de particuliers se retrouvent ainsi brutalement privés de leurs outils de communication, de liens avec l’extérieur et de leurs archives. Comme OVH n’a pas été entièrement détruit car cloisonné en espaces différenciés. Peu à peu un état des lieux permettra probablement de constater que des pans entiers de ces supports ont disparu. Certes ils auraient pu brûler de la même manière s’ils avaient été écrits sur du papier et stockés dans un bâtiment d’un tout autre genre.

Les archives du XXI° siècle, compte-tenu de la masse considérable des publications et de la facilité avec laquelle on échange autrement que par courrier, vont perdre très vite de leur intérêt. Quand une famille avait quelques photos éparses de ses aïeux il y en aura des milliers sur des écrans divers, des albums virtuels, des appareils à la vie limitée. Beaucoup disparaîtront définitivement avant même qu’ils soient répertoriés ou enregistrés.

Les disques durs externes, les Cédéroms, les clés USB, les mémoires des téléphones, les « data centers » sauront elles résister à l’épreuve du temps ? Il est encore impossible de juger leur avenir. En attendant le plaisir de tourner matériellement des pages pour imaginer le temps passé en cherchant à mettre un visage derrière des pleins et des déliés à la plume d’oie ou sergent-Major reste un plaisir exceptionnel tout autant que regarder une photo jaunie d’une famille posant pour un photographe. Tout devient dangereux c’est quand tout ça appartient à votre propre vie…

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6 réponses à La société risque bien de perdre la mémoire

  1. Philippe Conchou dit :

    Ce jourdhuy 27ème juillet 1648 a été baptisée Claudine de laquelle le père et la mère sont incognus pour avoir esté trouvée environ la minuid a la porte de la maison de monsieur Arnaud : son parrain Claude Roubier valet de monsieur Olivier demeurant en ladite maison : sa marraine Claudine Ranier servante en la mesme maison paroisse de Oullins: et ce par moy vicaire d Oullins soussigné
    Grangeneufve

  2. Philippe Conchou dit :

    La passion des archive…
    Pour ma part j’ai photographié aux archives environ 5000 actes notariés du 17ème au 19ème, parmi lesquels 3 à 400 concernent directement mes ancêtres.
    Je les préserve sur 4 supports différents.
    Certains sont tellement détaillés qu’on peut se faire une idée précise de leur mode de vie, de leur maison, de leur travail et même parfois de leur physique.
    Souhaitons que les archives numériques aient la même espérance de vie.

  3. CHRISTIAN GRENE dit :

    Je sais. J’suis un peu lèche-cul avec l’instit’ quand il prend la plume, mais comment ne pas adhérer à son propos. En appeler à Bébert, ce cher Thibaudet qui, à cheval sur les XIXe et XXe siècles, écrivit: « Etre homme, c’est se sentir… comme une multiplicité d’être virtuel, et être artiste, c’est amener… ce virtuel à l’existence ». Y’a de l’espoir, M’sieur.

  4. J.J. dit :

    « Les disques durs externes, les Cédéroms, les clés USB, les mémoires des téléphones, les « data centers » sauront elles résister à l’épreuve du temps ? »
    Il y a deux questions : 1) les documents vont-ils se conserver, et en bon état ?
    2) Les appareils pour les lire seront ils toujours disponibles ?
    Les vieux documents, du temps où balbutiait l’informatique sont inutilisables par le « commun des mortels » car il n’y a plus d’appareils pour les lire.
    Qui a encore un appareil capable de lire une cassette, une disquette « Floppy », une 3 1/2, un « Zip » etc. devenus « obsolètes » comme disent les gens qui causent bien ?

  5. Laure Garralaga Lataste dit :

    Cette référence de Jean-Marie  » à la perte de mémoire et aux rôles des bibliothèques et des archives » m’invite à souligner que, depuis de longues années, avec mon ami Stéphane, que j’ai baptisé « le pitbull des archives » car il ne lâche jamais le morceau, nous nous sommes penchés sur le Bordeaux des années 1940-1944… Un travail colossal brutalement stoppé par le Covid ! Résultat ? Recherches provisoirement stoppées puisqu’il ne nous est plus possible de renouveler nos recherches du côté espagnol… Vivement que revienne Liberté, valeur qui nous permettra de retourner aux archives françaises et espagnoles, d’y caresser à nouveau : listes d’émargements, dessins, documents, pages de livres sur cette période des années 30/40, avec l’immense espoir d’y dénicher « la pépite » qui nous ferait avancer sur le chemin de la connaissance de l’histoire de Bordeaux dans ces années noires !
    Rendons un vibrant hommage aux hommes et aux femmes qui travaillent aux archives ! Sachons leur dire MERCI !

  6. Ce cri du cœur, ce constat amère me replonge au projet que je t’avais présenté, Jean-Marie, à savoir la création d’un Service public des Mémoires Visuelles et Auditives Numérisées. Afin que les communes, mettent en commun avec d’autres structures leurs images, sons, documents., disponibles à tous ou pas (mais au moins sécurisés) sur une plate-forme. Entre 2011 et 2015.
    Isabelle Dexpert vice-présidente culture, sport, vie associative, Anne-Marie Keiser vice-présidente communication, relations publiques, administration électronique, réseaux publics d’information, Éric des Garets, directeur général adjoint chargé de la vie culturelle, de la communication, de l’environnement et du tourisme, Laurent Gaumet directeur des sports et de la vie associative, Florence Dumas, chargé de mission BCA avaient jugés ce projet novateur trop en avance par rapport aux « tuyaux » en cours d’installation par Gironde numérique.
    Les élus passent, les ordinateurs trépassent et quid de la mémoire collective ?

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