Les fables de Jean de La Fontaine ont eu de redoutables effets sur l’appréciation immuable que nous portons sur le caractère des Hommes et les situations dans lesquelles ils se retrouvent. En effet il les a figés dans le temps et ses écrits servent de références pour l’époque actuelle. Ce qui est valable pour les Humains l’est aussi pour les animaux ou la nature. Bien des gens de ma génération se servent d’ailleurs des fables pour jauger les comportements ou le contexte social.

Lors de toutes mes pérégrinations dominicales je recense les chênes dont l’âge me paraît significatif pour les classer dans les arbres vénérables. Impossible en voyant leur port altier de ne pas avoir en mémoire que selon La Fontaine, le roseau leur serait largement supérieur par la souplesse de son maigre échine. Et il me faut me rendre à l’évidence : quand celui qui aurait plié sous l’ouragan est mort dans les frimas hivernaux, l’autre supposé ne jamais résister aux vents mauvais venus d’on ne sait où, arbore fièrement sa silhouette dénudée ou couverte d’un duvet vert tendre.

« Celui de qui la tête au ciel était voisine / Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.» selon le fabuliste, s’installe sans aucun complexe au détour d’un chemin creux, en équilibre sur un talus, au milieu d’un bois plus ou moins nettoyé ou sur de vastes espaces sur lequel il règne différemment selon les saisons. Rien ne semble avoir altéré depuis de longues années la croissance de ces chênes et le poids des ans ne change pas leur volonté de dominer toujours plus leur environnement.

Aucun de ces seigneurs en rassemble à l’autre.Ils illustrent à merveille la diversité qui règne que la planète. Obèses et rabougris, fins et élégants comme des mannequin, estropiés par les vicissitudes de la vie naturelle ils facilitent l’attribution d’un caractère. Leur tour de taille permet au premier coup d’œil, dans tous les cas à l’observateur de leur attribuer un âge souvent considéré comme vénérable. Tous ont probablement une histoire et surtout ils appartiennent à l’Histoire.

La solitude leur va bien. Elle permet aux plus osés de se pavaner sous les regards des promeneurs. Les isolés témoignent en effet de leur envie constante d’aller chatouiller les cieux. Ils déploient leurs branches avec parcimonie et se haussent du tronc sans que l’on sache si c’est par orgueil ou par simple souci de démontrer leur vitalité. Rien ne semble pouvoir les arrêter dans leur croissance puisque aucun rival ne leur pompe l’air.

S’ils sont regroupés on constate aisément qu’ils se méfient les uns des autres, s’éloignent pour aller chercher leur propre trajectoire. Cette course à la survie en fait des rivaux mais avec parfois des souches communes ou des rencontres fusionnelles. Les chênes ne survivent pas très bien en bandes organisées tellement ils ont besoin d’étaler leur puissance. Ils écrasent inexorablement toute concurrence comme tous les puissants dotés d’une belle fortune naturelle. Au fil des ans leur suprématie devient alors évidente et leur « royaume » s’identifie clairement.

On peut comprendre que Jean de La Fontaine ait eu envie de leur rabattre le caquet tellement ces arbres respirent la caste supérieure. Certains appartiennent même à celle servant à construire le toit des cathédrales. Ils inspirent naturellement le respect et en font des sujets d’admiration. Rares sont ceux qui meurent donc sous la hache d’un bûcheron bourreau car comme tous les centenaires on les considère avec respect. N’empêche que parfois sur des espaces privés la tentation est grande de les abattre pour permettre à certains de montrer de quel bois ils se chauffent.

Comme tous les « grands de ce monde » les chênes subissent les assauts de parasites. Le lierre s’accroche à eux, part à l’assaut de leur ramures, les enguirlande pour se nourrir à leurs dépens. Ce couple fonctionne paisiblement mais avec le poids des ans l’exploité étouffe sous la pression de son hôte encombrant et de plus en plus exigeant. Il apprécie qu’une main charitable le délivre de ce partenaire encombrant. Un acte salvateur pour beaucoup d’entre eux qui se sentent enchaînés sans pouvoir trop se défendre.

Si l’on tient compte des siècles passés à tenter de grandir, il serait aisé d’écrire pour chacun un « canard » en chênaie. Des tourtereaux ont fréquenté son feuillage pour faire nid commun. Des promeneurs se sont offerts une halte de mise à l’ombre. Autant de moments de vies impossibles à raconter car ils appartiennent aux secrets d’un quotidien de campagne sans grand intérêt. N’empêche que ces arbres ont résisté aux épreuves du temps et donnent à réfléchir sur l’avenir car nul ne sait si dans quelques siècles d’autres chênes prendront le relais.