En octobre 1966, dans la classe de formation professionnelle de l’Ecole normale d’instituteurs de la Gironde il est devenu indispensable de désigner le duo des organisateurs du traditionnel voyage de fin d’études. Je me retrouvai ainsi donc avec Serge, mon fidèle compagnon de route, élu dans ma première responsabilité d’intérêt collectif. Il nous fallait assumer les relations avec le directeur de l’EN, monter le bal des normaliens source indispensable de revenus, négocier un périple convenant à la promotion et en assurer le financement et mener nos études à terme.

Jamais plus l’engagement au service des autres, sous de multiples formes ne devait me quitter. J’avais contracté le virus auprès des instituteurs de Sadirac qui instillaient tous deux l’exemple de ce qu’était l’action au service du collectif. L’un, M. Meynier était fortement mobilisé par l’Amicale laïque et le club de football et l’autre, M. Lepvraud militait au Syndicat National des Instituteurs (SNI) et à l’Institut Coopératif de l’École Moderne (ICEM) dédié à la pédagogie Freinet. Tous deux ne comptaient pas leur temps, mettant toujours en valeur le partage, l’amitié, la participation, l’attention aux autres donnant l’exemple de ce que devait être un enseignant citoyen.

Je suis devenu responsable syndical de la Promo, j’ai été entraîneur diplômé de football à 23 ans, j’ai milité au sein de l’ICEM et je n’ai cessé de défendre l’action associative : comme eux qui haïssaient l’engagement politicien. Élu dès 1970 (après 17 mois d’armée) conseiller du SNI, délégué du personnel, membre du bureau départemental… j’enchaînais durant plus d’une décennie les responsabilités allant jusqu’à devenir secrétaire départemental de la MGEN avant de me lancer dans l’action « politique » locale dès 1977 (officieusement) et 1983 (officiellement) et oublier les conseils de mes instits! 

Hier en quittant avec une vraie émotion l’hémicycle du Conseil départemental après avoir présenté le compte administratif 2020 et le budget supplémentaire 2021 je bouclais donc 55 ans ininterrompus d’engagement d’intérêt collectif dans de multiples secteurs. J’en ai refusé beaucoup. J’en ai accepté pas mal et j’ai toujours été élu (1) d’un niveau ou d’un autre. J’ai renoncé volontairement à des fonctions ou des mandats par conviction. Je n’ai jamais voulu continuer avec pour seul objectif celui de « continuer ». J’ai maintes fois changé de sentier de vie pour ne pas m’ennuyer. J’ai assumé les risques que je prenais en « ne suivant pas le même chemin qu’eux! »

Ma mère impitoyable pour mes erreurs ; mon père exemplaire pour son abnégation et sa solidité ; mon frère combatif, intransigeant et courageux en diable m’ont poussé à agir, à aller de l’avant, à ne me soucier que des objectifs à atteindre. Mais je me demande aujourd’hui, si dans le fond je n’ai pas accompli ce parcours pour simplement rendre hommage à ces « maîtres » qui m’ont accompagné et à qui je dois tant. Ai-je vraiment agi pour moi ou pour eux ? 

Les Gourdon (le courage politique) ; Monlau (la rigueur professionnelle) ; Champaud, Peyré (l’action syndicale) ; Boeuf (les principes mutualistes) ; Caumont (la rigueur morale) ; Madrelle (la proximité permanente) ; Lecaudey (l’habileté technique), tous instituteurs passés par l’École normale ont constitué des repères permanents qu’il m’a été impossible d’oublier. Je me rends compte qu’ils ont différemment mais solidairement accompagné chacun de mes pas sur le chemin de l’action publique ! Je suis obsédé à 75 ans par la simple crainte de les décevoir ou les avoir déçus !

En laissant ma place au Conseil départemental avec d’autres collègues beaucoup plus anciens et bien plus méritants que moi (2), j’imaginais qu’ils étaient dans l’hémicycle jaugeant les résultats de ce demi-siècle de combats pour ce qu’ils m’ont « enseigné ». Seuls deux d’entre eux peuvent encore me regarder les yeux dans le yeux et jauger (ils ne jugent pas!) si j’ai été à la hauteur de leurs espoirs pour peu qu’ils en aient mis en moi. Je me rends compte que j’ai toujours été leur « élève » et je le revendique. Je n’appartiens à aucun d’entre eux mais chacun peut revendiquer une part de moi-même.

J’ai en permanence douté de ce que je savais ou je voulais. J’ai cheminé péniblement et j’ai dû parfois m’accrocher pour ne pas rebrousser chemin. J’ai attendu souvent un mot, un geste, un sourire comme encouragements. J’ai aimé construire, convaincre et partager. Maintenant à mon tour je n’aspire plus qu’à transmettre. Ce serait contraire à tout ce que j’ai voulu que de me replier égoïstement sur le patrimoine que j’ai accumulé.

Je réalise que je ne peux pas arrêter de « pédaler », tant que j’en ai la force morale et physique, sous peine de me prendre une gamelle douloureuse. N’empêche que l’usure du temps est bel et bien réelle. Presque tous mes « maîtres » m’ont appris que l’on ne devait jamais, au grand jamais, vouloir revenir dans le milieu que l’on a quitté ! Laisser les autres tracer leur route et admettre que l’on ne peut pas être et avoir été : une règle qui me hante ! Depuis hier vais donc tenter de m’imaginer encore un avenir.

Photo du bandeau : congrès national du SNI en 1974 

(1) Une seule élection perdue sur mon nom : la présidence de l’Association des Maires de la Gironde. Majoritaire chez les maires mais battu par trucage avéré du collège des intercommunalités