Hier soir j’ai regardé l’émission de France 3 consacrée à Jean Ferrat. J’ai plusieurs fois eu le regard humide. Voici le texte que j’avais écrit il y a onze ans le jour de sa disparition. Pour mon plaisir et pet-être le côtre) je vous le redonne à lire…

« J’ai dans un coin de ma mémoire une soirée avant un départ vers les vacances, au cœur des années 60. Nous étions rassemblés sur le perron du château de Bourran, monastère de l’école laïque, où les hussards noirs se préparaient à aller au front pour la défense de cette République à laquelle ils devaient tant. Une soirée douce sous les étoiles, face à un public sage et réceptif qui reste gravée à jamais dans ma mémoire.

Un concert donné sous la direction de Gérard Azen, professeur de musique passionné et donc passionnant. Un « Nuit et brouillard » millimétré, longuement répété, sortit tout à coup des poitrines d’une centaine de normaliens. Un moment inoubliable. J’étais sincèrement heureux d’être de ceux qui offraient à ce ciel d’été la plus émouvante des suppliques.

Lui succéda « Potemtkine », un autre rendez-vous avec l’Histoire, permettant de passer de l’émotion à la révolution, de l’hommage à l’engagement, de la résignation à la passion. Il y avait une véritable fierté de chanter, solidaires et motivés, ce que Jean Ferrat tentait d’imposer dans l’écume superficielle du yéyé.

Nous savions que ses chansons appartiendraient à nos lendemains qui chanteraient… et certainement aussi à ceux qui déchanteraient. Elles entraient dans nos vies avec la force des airs porteurs d’intelligence, de tendresse, de vérité et de simplicité. Elles parlaient de nous, de nos émois, de nos débats, de nos envies, de notre idéal et de nos incertitudes

Jean Ferrat devint peu à peu un compagnon de route, celui avec lequel on partage le pain de la vie, un camarade, celui avec lequel, selon sa chanson de 1968, « on marie la cerise et la grenade ». Impossible de ne pas écouter et réécouter ces poésies chantées, empruntées à Aragon. Toutes, absolument toutes, transcendaient le temps, puisqu’elles s’appuyaient sur des valeurs. Elles évoquaient ces amours idéales qui peuplent les nuits blanches des cœurs sincères. Impossible de ne pas e cet avenir ayant la douce voix et le corps svelte des femmes auxquelles on donnerait le bonheur sans concession. 

Jean Ferrat avait ce pouvoir rare de faire partager ses passions par le verbe, de mettre en avant ses indignations ou de démultiplier ses convictions avec une profonde humanité. Les troubadours de notre époque deviennent rares, trop rares. Surtout ceux qui ne sombrent pas dans la facilité, et qui sont capables de chanter avec le peuple et pour le peuple, sans se soucier de plaire aux gens qui comptent.

Il a redonné des couleurs aux cerises quand on le « laissait chanter Potier » ou en « écoutant, avec lui, chanter Clément ». Cette « Commune », qui lui ressemblait tellement avait porté les espoirs des petites gens, ceux qui avaient cru qu’ils pouvaient construire leur histoire collectivement. Jean Ferrat avait donné un sens à l’art de chanter en fabriquant une œuvre solide, charpentée, conforme à ce en quoi il croyait et refusant ce en quoi il ne croyait pas. il incarnait la passion pour les femmes et les hommes simples et modestes mais sincères. De sa « montagne »coulaient les torrents de l’eau pure des espoirs de lendemains qui chantent.

« Comme cul et chemise, le sabre et le goupillon, comme larrons en foire, j’ai vu se constituer tant d’associations, mais il n’en reste qu’une au travers de l’histoire qui ait su nous donner toute satisfaction : le sabre et le goupillon. L’un brandissant le glaive et l’autre le ciboire, les peuples n’avaient plus à se poser de questions et quand ils s’en posaient, c’était déjà trop tard . On se sert aussi bien, pour tondre le mouton, du sabre que du goupillon (…) » 

Il ne dissimulait jamais les mots dans son opulente moustache et les « belles étrangères qui vont à la corrida…» n’échappaient pas à son ire bienfaisante. Il haïssait l’imposture, l’arrogance des gens qui savent tout, qui trichent sur tout et qui veulent tout. Il était homme de partage du plaisir d’aimer, du plaisir de flâner, du plaisir de convaincre, comme aucun chanteur ne l’aura été. 

Réfugié dans une montagne ingrate pour être en accord avec lui-même, il n’oubliait jamais « sa » France, celle qui luttait pour que de son ventre ne nourrisse pas la bête immonde , celle qui n’a pas compris qu’on la garrottait jour après jour. Homme des valeurs immortelles de l’humanité, il aimait profondément ce pays qui portait « cet air de liberté au-delà des frontières aux peuples étrangers qui donnaient le vertige et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige. Elle répond toujours du nom de Robespierre, Ma France, Celle du vieil Hugo tonnant de son exil, Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines, Celle qui construisit de ses mains vos usines. »

Que chanterait-il aujourd’hui ? Qu’est devenue cette France des Droits de l’Homme, fière de Gavroche et de Guy Moquet.  « Celle dont monsieur Thiers a dit qu’on la fusille », était bel bien, grâce à lui, « ma France », celle dans laquelle les « voix se multiplient à n’en plus faire qu’une, celle qui paie toujours vos crimes vos erreurs en remplissant l’histoire et ses fosses communes, Que je chante à jamais celle des travailleurs »Que cette fresque tendre et vibrante rendant hommage à celles et ceux qui font Nation, qui pour moi sera toujours un hymne beaucoup plus valable que la Marseillaise et que j’ai fait une fois résonner dans l’espace culturel créonnais lors des voeux à la population. 

Comme j’aime l’album sur Aragon, véritable bijou…ciselé avec le talent d’un orfèvre de la poésie musicale. Comme j’aime l’amour passionné de l’Ardéchois au cœur sur les lèvres. Ferrat, pourtant, que la montagne de tes poèmes était belle :
« Comment peut-on s’imaginer
En voyant un premier vol d’hirondelles
Que ta mort vient d’arriver ? »

Le printemps ne sera pas le même cette année. Il y manquera là, à gauche, cet œillet rouge qui mettait le bonheur dans le pré fleuri des poètes. « Que serai-je sans toi ? »