Chaque soir, la même question surgit depuis maintenant presque seize ans : quel thème retenir pour la chronique quotidienne à vous livrer. Il me faut bien avouer que depuis quelques temps la réponse tarde à venir. Le quotidien est devenu tellement pauvre que les sujets se raréfient. Sauf à sans cesse ressasser les craintes, les ratés, les malheurs et les multiples commentaires autour du Coronavirus le vivier des idées pouvant potentiellement provoquer réflexions ou débats s’assèche.

La société du « commentariat » se développe à vive allure. Les professionnels de cette nouvelle approche du journalisme consistant à essayer de prétendre connaître ce que les autres ne connaissent pas ont envahi les médias. Ils se régalent de graphiques similaires à ceux que l’on publiait antérieurement sur le cours de l’or ou celui du change du Dollar. Les représentations sont celles désormais de « la Bourse de la vie » avec des fluctuations examinées avec une certaine délectation par les spéculateurs politiciens ou les nostradamus du confinement.

Alors dans cet océan d’informations, de désinformations, de contre-informations, d’annonces ou de subterfuges de communication institutionnelles, il faut vite attraper avec l’épuisette de la curiosité ce qui surnage. Et vraiment il y a peu. Même dans la proximité rien de vraiment intéressant se profile. Les jours se suivent et se ressemblent avec ses « petites » sorties, ses horaires contraints et ses discussions masquées à la sauvette.

Quand le matin de bonne heure le téléphone mobile retentit il devient difficile de s’attendre, dans le bourbier dans lequel on se trouve, à autre chose qu’une mauvaise nouvelle. Le qualificatif de positif devient très suspect alors autant s’attendre au pire. L’annonce du carton rouge infligé par le destin à l’ami Jean-François Broustaut ne constitue pas l’élixir susceptible de redonner du sens à la journée. Le choc est rude.

Heureusement les cordes du ring de la vie quotidienne sont là pour aider à supporter ce qui ressemble à un K.O debout. Le seau d’eau glacé de la réalité réveille le naufragé de l’amitié. Rien de tel que de mettre des mots sur ses maux pour retrouver un brin de lucidité et traduire son émotion. Elle devient plus légère après ce passage à l’acte concret de mise en mémoire de celui qui occupait tant de place autour de la table du partage des valeurs et de l’estime.

La mort devient brutalement proche et ne se glisse pas anonymement au milieu des chiffres. Elle vous pète à la gueule dans une période où elle paraît lointaine à travers les écrans. Le fameux sentiment de l’invulnérabilité qui serait donnée par une vaccination, s’effondre puisque le sort ordinaire des Hommes existe encore. L’habituel devient alors bizarrement exceptionnel comme si le rythme normal de la vie était dilué dans une pandémie exceptionnelle.

Que pèsent alors les 3 millions de morts inconnus attribués dans le monde face à la disparition d’un seul être de chair et d’os que vous pensiez indestructible ? Dans la soirée tout le « commentariat » qui s’exhibe sur les plateaux plus lumineux par leurs projecteurs que par les lumières découlant des propos tenus, paraît ridicule.

L’abstraction des déversements verbaux tranche avec la réalité de la disparition qui vous touche d’autant que très vite les contraintes imposées par la Coronavirus amputeront les adieux de leur caractère proche et collectif. Comment envoyer ses « adieux » sans altérer l’avenir de toutes celles et tous ceux qui s’y associeraient ? Tous les psychologues ou les psychiatres ne cessent d’alerter sur la caractère douloureux du dilemme actuel.

Face à l’écran blanc d’une nuit qui sera nécessairement plus noire que les autres, il me paraît dérisoire de s’intéresser à ces grains de folie que les Hommes sèment sur les champs de l’actualité pour tenter de détourner l’attention du plus grand nombre. La « réanimation » des valeurs essentielles que sont l’amitié, le partage, la solidarité, la fidélité et la loyauté prend alors toute son importance. Ne pas les célébrer contribue à la désagrégation de ce monde où il est devenu indispensable de ranimer un certain nombre d’étoiles dans le ciel où nous puisons parfois l’envie d’aller chercher un espoir.

En revenant sur le chemin de l’essentiel on découvre la vanité de l’alignement des « bornes » accumulées. Rien n’est plus difficile car le temps perdu ou au minimum sacrifié ne se rattrape jamais. Vivre au jour le jour sans autre ambition que d’en apprécier la possibilité offerte par ce que certains appellent le destin devient alors le plus beau des cadeaux. Dommage qu’il faille le choc d’une disparition pour en prendre conscience.