Lorsque des officiers, certes retraités de l’Armée se fendent d’une tribune se penchent sur les risques de guerre civile en France, l’indignation des uns, l’approbation des autres alimentent un débat que nul n’aurait admis il y a quelques années. Il est vrai que bien pesés les mots se situent à la limite de l’acceptable sur le plan de l’éthique républicaine.  Cette publication pose pourtant de sérieux problèmes dans sa forme et son contenu. D’abord il rappellera bien des mauvais souvenirs à celles et ceux qui ont vécu les menaces qu’avait fait peser sur la République le « quarteron de généraux » installés en Algérie. L’armée alors constituée majoritairement d’appelés du contingent avait réagi de manière citoyenne alors que l’on oublie que désormais la professionnalisation est totale. C’est dans ce nouveau contexte que se situe en effet une prise de position pour le moins inquiétante.

Le texte publié par le magazine Valeurs actuelles est donc d’une exceptionnelle gravité. Il constitue un signal absolu de crise et doit être entendu comme un tocsin pour la démocratie et les commentateurs objectifs s’en émeuvent. Pensionnés de la République c’est à dire bénéficiaires de l’argent public ces « porte-paroles » de ce que l’on a appelé depuis des décennies la Grande Muette » arguent de leur liberté de citoyens pour évoquer des « risques de guerre civile ». Ils en abusent autant que ceux qu’ils veulent condamner. 

Quand on signe un texte qui déclare : « L’heure est grave, la France est en péril, plusieurs dangers mortels la menacent […] Nos drapeaux tricolores ne sont pas simplement un morceau d’étoffe, ils symbolisent la tradition à travers les âges […] Sur ces drapeaux, nous trouvons en lettres d’or les mots « Honneur et patrie ». Or notre honneur aujourd’hui tient dans la dénonciation du délitement qui frappe notre patrie. » il faut comprendre que leur position n’a rien de spontané mais utilise un langage ciblé et dangereux, c’est celle de va-t-en-guerre…civile ! 

De quel délitement parlent-ils : la montée de la peste brune dont on mesurera la vraie dimension dans les prochains mois ? Celui de la montée des extrémismes religieux de toutes obédiences ? Ou peut-être celui du lien social brisé par des crises dont ils oublient bien évidemment les vraies causes ? Celui provoqué par la montée de la pauvreté si ce n’est de la misère dans un pays marqué par des inégalités croissantes ? Non pour eux bien évidemment ce sont les « anti-racistes » qui porteraient la responsabilité de l’affaiblissement du pouvoir politique.

Simplement il faut s’interroger sur la capacité que peuvent avoir d’autres ex-fonctionnaires à utiliser les mêmes moyens qu’eux. Toutes les prises de position n’ont vraiment pas le même impact et la même capacité à mobiliser l’opinion. Bien d’autres pourraient s’alarmer du fait que les menaces qui pèsent sur la France tiennent à la défaillance de la République laissant se creuser dramatiquement les inégalités face au logement, à l’école, à la santé, aux transports qui suscitent ces révoltes et ces tensions dans des quartiers ou des corps de métiers en plein doute.

Peut-on rappeler quel est le chef suprême des Armées ? A-t-il réagi ? On attend le tweet de condamnation. Probablement qu’encore une fois il commencera comme le ministre par nier l’évidence avec une analyse se contentant de dénoncer « une tribune irresponsable », « uniquement signée par des militaires à la retraite, qui n’ont plus aucune fonction dans nos armées et ne représentent qu’eux-mêmes ». Un aveu de faiblesse ou de complaisance.

Quand on apprend par la suite que des militaires de tus rangs en active figureraient parmi les signataires et qu’il faut redresser le tir c’est un peu tard. Dénonçant « une insulte (…) jetée à la figure de milliers de militaires », la Ministre concernée a promis ce qu’en cas de découverte de militaires en exercice dans la liste des signataires, « des sanctions tomberont », et expliquant que « le recensement » de ces potentiels aspirants-putschistes « serait en cours ». On peut y croire… durant quelques jours !

Ces généraux appellent les dirigeants français actuels à « trouver le courage nécessaire à l’éradication de ces dangers » en appliquant « sans faiblesse des lois qui existent déjà ». « Comme nous, une grande majorité de nos concitoyens est excédée par vos louvoiements et vos silences coupables » expliquent-ils… C’est le seul passage qui me convient mais je crains que ce constat ne s’applique pas à leur véritable mise en cause de la démocratie !