Dans une société qui déteste de plus en plus la différence, on a bien vu récemment que la simple commémoration du décès de Napoléon pouvait finir par instaurer un clivage entre admirateurs et détracteurs en les rendant irréconciliables. Il y avait pourtant deux siècles durant lesquels les historiens avaient pu appliquer les principes du droit d’inventaire et aucune « vérité » n’a vraiment émergée. Les grilles d’analyse à posteriori étant différentes l’issue des appréciations a été donc hétérogène.

Il en va de même pour tout événement historique. L’avènement à la tête de la République Française de François Mitterrand le 10 mai n’échappe à la règle. Rien d’anormal mais il faut bien convenir que l’utilisation de cette élection permet à chacun de se construire une petite notoriété selon sa proximité avec le vainqueur. Inévitablement les partisans et les adversaires du personnage hors du commun que fut le leader de ce parti socialiste qu’il avait réussi à fédérer s’affrontent.

Il n’y a jamais d’unanimité autour des vainqueurs dans cette France ayant toujours préféré Poulidor à Anquetil. La recherche des moyens d’accession au pouvoir constitue un sport national comme si la réussite était toujours suspecte. Indéniablement François Mitterrand était un fin stratège politique et nul ne saurait lui contester une habileté manœuvrière qui lui aura permis de constituer cette célèbre force tranquille face à un centre droit agité.

Son talent reposait sur une faculté d’analyser, d’adapter, de rassembler sans contraindre, d’assumer ce qu’il était pour poursuivre son objectif. Alchimiste des idées ayant compris que les dosages constituent les secrets de la réussite. Il restera justement dans l’Histoire comme l’Homme des réformes nationales et des prises de position internationales ayant marqué les années 80. D’ailleurs qui a osé, là-aussi, remettre en cause de front les grandes mesures du début de son septennat ? Elles sont souvent sapées et minées pour en diminuer l’efficacité et elles titubent sous l’influence des forces ayant considéré que les mandats de Mitterrand étaient d’inadmissibles parenthèses dans leur propriété historique. Il en est qui conteste encore la légitimité de son élection.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’au second tour il avait obtenu 43,15 % des inscrits sur les listes électorales… ce qu’aucun autre candidat n’obtiendra après lui (hors face à face avec le front national*). Pompidou (34 %) ; Giscard (43 %) ; Chirac (40 %) ; Sarkozy (42,6) ; Hollande (39%)… ce qui donne à son succès sa vraie dimension d’autant qu’en 1988 il établit un record avec près de 44 % des inscrits.

S’appuyant sur le solide réseau très différencié des élus locaux pour lesquels il avait un profond respect il était parvenu à tisser une toile solide à travers le pays. Il avait la capacité exceptionnelle à saisir les subtilités de ce terroir, de repérer les personnes pouvant s’y épanouir, de se constituer à la fois les bases d’amis indestructibles mais d’oser des choix beaucoup plus osés. Sorte de Raminagrobis dans bien des domaines il dissimulait derrière un regard apparemment détaché un pouvoir exceptionnel d’observation.

Le pensionnaire de l’Élysée avait traversé tellement de moments difficiles qu’il savait se tenir droit dans les tempêtes. Face à l’adversité, aussi douloureuse soit-elle, il utilisait une exceptionnelle force intérieure pour surmonter la déception, la crainte, la tentation du renoncement ou l’évaporation de l’envie d’agir. Dans le superbe film « Le promeneur du champ de Mars » retrace avec finesse mais aussi une certaine dureté ce combat entre l’Homme et une fin qu’il sent proche.

Il est difficile d’expliquer voire de tenter d’expliquer, que l’on peut à la fois douter de lui et avoir une forte part d’admiration. Le crime de lèse-Mitterrand existe et se transforme en trahison si l’on explique porter des valeurs de gauche. Je l’assume. Si, comme l’a proclamé le Président de la République « Napoléon Bonaparte est une part de nous », je dois à la vérité d’avouer que les racines de l’espoir que je mets dans la venue au pouvoir des idées progressistes se sont ancrées en mois lors dans la soirée du 10 mai.

Le rocardien que j’étais, a ressenti ce dimanche à 20 h que son utopie pouvait un jour se transformer en réalité. François Mitterrand avait ouvert une fenêtre sur l’avenir. Elle ne restera pas qu’entrouverte et durant un laps de temps que beaucoup ont jugé trop court mais rien n’effacera cette victoire qu’il a donné à bon nombre de gens de ma génération. Quand je doute de cette position je revois les larmes de Pierre Mendès-France le jour de l’investiture d’un président de gauche… « Dis-moi par qui tu fais juger et je te dirai qui tu es ». Il n’est pas en politique d’axiome plus sûr.” C’est de lui !  J’en suis maintenant conscient et je le vis !