Su l’écran noir de mes nuits blanches d’élu local je n’ai pas toujours vu défiler des images aussi poétiques pu originales que celles de la chanson de Claude Nougaro. « Moi je me fais du cinéma/ Sans pognon et sans caméra » expliquait dans son célèbre refrain le Toulousain ce qui nous faisait un point commun car souvent le film que je me suis projeté avait un scénario autour du « pognon ». Autrement dit, car ce mot n’existe pas dans le langage de la gestion publique. On y parle « budget », « comptes », « recettes », « dépenses », « fonctionnement », « investissements », « autofinancement » et « dettes », ce qui semble beaucoup plus sérieux. Du moins en apparence.

Les circonstances ont voulu que moi, l’amoureux des lettres, je sois happé depuis plus de 25 ans par le maniement des chiffres à l’insu de mon plein gré. Jamais je n’aurais envisagé pareille trahison à mon goût immodéré pour l’écriture lorsque j’entrais au service de l’action publique. Se promener dans la forêt des chiffres nécessite en effet une boussole permettant de ne pas perdre le nord quand tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes financiers possible. L’imagination ne constitue pas la qualité indispensable pour traduire sa pensée chiffrée. Elle est vivement déconseillée.

On chemine sur ces sentiers rectilignes que l’on appelle colonnes menant inexorablement vers des totaux plus ou moins rassurants, avec prudence et finesse. Ne rien brusquer. Les comptes peuvent être pavés de bonnes intentions surtout au moment des choix budgétaires et terminer en enfer lorsqu’il faut concrétiser les promesses. Les finances publiques ont ceci de particulier c’est que l’on n’en tombe pas amoureux d’elles au premier regard. Il y a rarement un coup de foudre ! On ne l’épouse que pour un mariage de raison.  Inutile d’espérer la liberté promise à celles et ceux qui tiennent les cordons de la bourse car elle n’existe pas.

Impossible de savoir deux décennies plus tard si j’ai fini par aimer les chiffres ou si ce sont eux qui ont fini par me séduire. Sages, immobiles ils se rangent sagement dans les « cages » prévues à cet effet. Chacun a la sienne et ne saurait en sortir. Fantassins d’une armée grise et triste ils ne sont que les « nombres » d’eux-mêmes. Lentement, je me suis habitué à leur compagnie. Elle est plus rassurante dans le fond que celle des mots qui eux, peuvent trahir votre pensée. Si on parvient à les comprendre, à les apprivoiser les nombres vous rendent heureux mais si vous ne les valorisez pas ou si vous les méprisez ils finissent toujours par vous torturer les méninges.

Des dizaines de budgets, de comptes administratifs ou de gestion m’ont préoccupé car j’avais en tête cette fameuse appréciation m’ayant poursuivi durant les années de ma scolarité : « peut et doit mieux faire ». Quel que soit le résultat il n’est en effet jamais satisfaisant ! L’excédent vous obséde. Le déficit vous panique. Je me suis heurté à des réalités que l’on di chiffrées. Je me suis cassé la binette sur des certitudes que je croyais établies. Je me suis perdu dans les colonnes du temple budgétaire. 

Sur l’écran noir de les nuits blanches j’ai donc eu des sueurs froides provoquées par des histoires de gros sous qui tournent mal.  J’ai  aussi tenté de me persuader que les bons « comptes » me feraient de bons amis . J’ai essayé de donner un sens à des documents arides. Avant d’espérer faire parler les chiffres il est indispensables de leur parler, de partager avec eux quelques amabilités. Tout n’est, avec eux,  qu’incertitude, espoir, crainte, doute sur des repères que l’on pense pourtant d’une sûreté absolue. Ils trahissent volontiers ceux qui leur accorde une trop grande confiance. 

J’ai eu directement ou indirectement la responsabilité bien théorique mais pourtant tellement prégnante de milliards cumulés (1) alors que je n’imaginais pas un seul instant ce que ce nombre pouvait représenter. Rétrospectivement je me rends compte (toujours cette référence qui me poursuit) que la différence n’est pas très grande entre les sommes les plus faibles et les plus faramineuses ce n’est qu’une question d’habitude. Une addition, une soustraction, une multiplication, une division avec ou sans une kyrielle ne zéros ne changent pas la volonté de celui qui les initie sauf qu’elles ne rentrent pas toutes sur les écrans des calculettes. Ce n’est qu’une question d’habitude et pour ma part j’avoue avoir mis bien du temps à intégrer la dimension de ces nombres dépassant ceux de mon quotidien. Je pars sans savoir ce qu’est vraiment un milliard ! Je m’en remettrai… 

Bizarrement l’écriture et la comptabilité ont en commun les « articles » et les « chapitres » ce qui m’a peut-être permis de passer de l’une à l’autre sans trop de problème. Bien de mes maux ont pris cependant racines dans ces moments passés à essayer d’expliquer que derrière les chiffres ont trouve toujours de l’Humain. C’est probablement une tache de plus en plus difficile puisqu’ils envahissent la planète et écrasent parfois les consciences. Ils pullulent et servent à justifier les pires exactions. On pille, on tue, on écrase, on assassine, on violente, on guerroie pour des chiffres! 

Sur l’écran noir de mes nuits que je ne souhaite plus blanches (mais que je mettrai bien du temps à colorer) les « contes de faits » auront désormais leur place… avec Blanche-neige et quelques nains, Ali Baba et une palanquée de voleurs, certains Mousquetaires et le Cardinal, une enquête du club des uns et des autres ou OSS ce qu’il veut ! Bref plus rien sur lequel je puisse compter ! Sauf les vrais amis bien sûr.

(1) Pour m’amuser j’ai fait une estimation : j’ai fait voter ou j’ai voté en 38 ans près de 23 milliards de budgets cumulés !