Presque tous les mercredis matins que j’ai essayé de sanctuariser sur mon agenda depuis quelques décennies, j’essaie de vivre et de partager le marché de Créon. Un rendez-vous démocratique essentiel que semblent découvrir, comme le veut la tradition, lorsque le temps des lettres mortes qui couvrent régulièrement la campagne est venu un certain nombre de candidat.e.s. Ils se faufilent au milieu des consommateur.trice.s avec l’espoir de dénicher parmi eux un.e citoyen.ne. C’est justement cette pratique et cette période que je déteste le plus…

Le mercredi 2 juillet je serai à la terrasse du bistrot des Copains après avoir salué ou avoir discuté avec toutes les personnes croisées en chemin. Personne ne s’étonnera de ma présence. Plus de mandat dans la vie publique. Plus de comptes à rendre à quiconque sauf à ma glace en me rasant. Plus de visiteurs venus d’ailleurs ou de pas bien loin pour expliquer que la proximité a toujours été leur credo. Les donneur.neuse.s de leçons ou les grand.e.s théoricien.ne.s du monde d’après se seront évaporés. Il sera passionnant de vérifier qui revient chaque mercredi… ou chaque samedi matin.

Depuis 2014 toutes les personnes qui ont demandé à me rencontrer peuvent attester que la table d’un bistrot, d’un café ou d’un bar selon les disponibilités du jour ont constitué le plus agréable des bureaux. Il en sera ainsi le plus longtemps possible et si la pandémie le permet chaque mercredi j’écouterai, je tenterai de résoudre et j’aiderai dans la mesure des possibilités offertes par mon nouveau statut. Mieux devant un café, un rosé ou un demi panaché je passerai des heures à essayer de comprendre, d’expliquer et de convaincre.

Je comprends donc parfaitement ce matin la répulsion de certaines personnes face à la distribution de papier glacé lors des marchés actuels. J’ai croisé ou dialogué avec quelques dizaines de ces personnes qui n’étaient pas venues pour être évangélisées par des missionnaires politiques envoyés au charbon. Inutile de se voiler la face : la mascarade au sens propre ou figuré n’a plus aucun intérêt. Les positions sont acquises par beaucoup et ce n’est pas un document glissé dans leur cabas ou leur chariot à roulettes entre les fraises, le céleri race ou les steaks hachés qui les modifieront. Parmi les autres on trouve les indifférent.e.s irréductibles, les déçu.e.s irréversibles, les soutiens insubmersibles, les sceptiques ostensibles.

Quand on est très souvent sur le terrain et pas de manière artificielle, météorique, condescendante ces réalités n’ont rien de surprenant. La « politique » au sens partisan du terme n’intéresse plus grand monde ! La loi du marché n’a plus d’effet réel. Et pourtant elle constituait un incontournable des campagnes ! Lentement elle s’est éteinte. Alors que depuis quarante ans je lui ai consacrées de longues heures de présence je n’y crois plus. 

Le port du masque a un impact négatif car il empêche l’identification de celui qui tend le document réputé indispensable à l’adhésion du récepteur à ses idées. La réaction devient différente quand un rapport de confiance liée à l’ancienneté des relations humaines se tisse par le regard ou le verbe. S’intéresser à l’autre, lui offrir la possibilité de s’exprimer, écouter et admettre la différence sans tenter de parler des élections reste ma posture préférée. Le seul fait qu’une personne venant au marché accepte de partager son temps constitue une satisfaction. Chaque mercredi je ne recherche vraiment pas autre chose. Écouter, écouter, écouter et ne jamais juger ! Les gens ont envie d’être écoutés tant ils se sentent oubliés voire méprisés.

La loi du marché est impitoyable car elle ne permet pas de toucher les dividendes de ses actions si elles ne sont qu’occasionnelles. Quand depuis de longs mois un.e élu.e a disparu, n’est jamais revenu.e sur le « territoire » ou en a oublié l’existence il ne faut pas s’étonner de la méfiance que les électrices et les électeurs manifestent à l’égard de tout le personnel politique. Impossible de ne pas le sentir : la confiance a disparu !

La tentation est donc grande de se tourner vers celles et ceux qui se présentent comme les anti-système et qui sans faire un geste risquent bel et bien d’être les vainqueurs. Invisibles donc irréprochables, inconnus donc sans passé, sans programme donc sans risque de reproche ; sans repères autre que ceux de la propagande nationale ils attendent un retour sur désinvestissement.

Ces mercredis matins passeront comme tant d’autres et les suivants retrouveront leur cadre habituel. Le marché vivant, coloré, divers, convivial tel que je l’aime depuis des décennies respirera Créon et ses étés dont on ne profite jamais assez… Il retrouvera le « passage » au printemps prochain puis surtout dans un an mais c’est certain je regarderai avec encore plus de détachement et d’amusement avec un verre de rosé à la main !