Le parcours d’une vie ressemble à celui que l’on effectue sur une plage de sable encore mouillé à marée basse. Les promeneur solitaire y laisse ses traces plus ou moins profondes pour une durée liée au rythme de la nature. Lorsqu’il est accompagné il mélange les empreintes de son passage à bien d’autres et les rend très vite impossibles à identifier. Il arrive le moment où, dans un cas comme dans l’autre, il ne reste plus que quelques repères avant leur disparition totale. Et encore rien n’est moins sûr ! 

La détermination de celle ou celui qui chemine se mesure aisément en observant la fréquence de sa progression et surtout les trajets effectués. Les arrêts choisis ou imposés, les changements de direction, les chutes éventuelles, les digressions multiples, les zigzags ou la rectitude de la progression constituent les indices dont on a besoin quand on se retourne. Contraint d’avancer sans cesse pour imprimer sa marque le promeneur de la vie s’aperçoit très vite qu’il est impossible de revenir en arrière pour modifier le trajet. Le fantasme du Petit Poucet revenant chez lui grâce aux cailloux blancs laissés sur sa route se concrétise en effet rarement.

Dans un tel contexte le promeneur que je suis depuis trois-quarts de siècle se contente désormais de regarder vers l’arrière sans espoir de trouver les traces réelles de son périple. Il met simplement agréable de tenter d’identifier là-bas dans le brouillard des souvenirs l’endroit d’où je viens. Sans cesse j’essaie de reconstituer le point de départ afin de mesurer à la fois la distance parcourue. Rien d’autre. Tenter de retrouver ce que l’on pense être son parcours relève de la vanité absolue. Il y a tellement de paramètres, d’éléments indépendants de ce que l’on pense être notre volonté personnelle, d’imprévus que toute reconstitution serait vaine.

Un premier principe permet d’échapper à cette fatalité du passé recomposé. : se fixer des étapes précises et les respecter afin de se détacher de ce que l’on pense être l’indispensable marche en avant. Elle bouffe les neurones et rend dépendant celui qui ne sait pas refuser d’aller toujours plus haut, plus vite et plus loin. Il faut donc se forcer à se fixer le moment du renoncement et rester intransigeant sur son application.

La tentation est grande de céder aux conseils incitatifs des « amis » qui vous répètent que « vous êtes indispensables ». Y résister reste la clé du succès avec surtout la volonté de rompre avec la route antérieure. C’est douloureux mais indispensable pour renouer avec la vraie vie, celle où l’on n’est plus tributaire des autres, celle où l’on se pense un peu plus libre, celle où l’on respire sans autre contrainte que de s’approprier l’air du large.

Je m’étais fixé depuis plusieurs semaines la date du samedi 17 juillet après la superbe soirée de la fête locale de Loupes où je me rends depuis bien des années, pour considérer que je quittais le chemin de la vie publique. C’est fait. C’est acté. C’est terminé. L’inauguration du site pour manifestations de plein air de La Gardonne constituera la dernière « trace » du parcours commencé avec des trajets divers il y a maintenant 50 ans. Elle le sera. Et j’en suis soulagé et heureux. Je peux changer de direction le cœur léger et sans aucun regrets. J’ai librement choisi cette issue et je l’assumerai. La cure de désintoxication débute et tous mes efforts se consacreront à ne pas rechuter.

Lutter contre la peur du vide, rechercher de nouvelles pistes à explorer, prendre conscience de ce qu’est le temps libre, tenter de renouer avec celles et ceux que l’on a négligés, panser les plaies de combats que l’on a cru essentiels : un vrai boulot ! Quand l’un des camarades qui cheminait à mes cotés part courir le monde, je me contente de retrouver celui qui a beaucoup changé et que dans le fond je ne connaissais plus. Aujourd’hui je m’installe à mon compte, uniquement pour mon plaisir, comme auto-entrepreneur pouvant travailler pour la liberté, la fraternité et la solidarité.

Quitter les « routes » de l’action publique ne m’entraînera pas vers le précipice de l’indifférence, de la misanthropie ou du repli sur soi. Bien au contraire. Ni fausse modestie. Ni vanité mal placée. Simplement rester un citoyen pouvant alimenter le débat ou y participer en toute liberté et surtout vivre le plaisir de partager. Et déjà en me retournant sur les cinq décennies passées je retiens déjà une phrase du testament d’Antoine Victor Bertal le très généreux bienfaiteur de la ville de Créon (1) qui les résume: « on arrive souvent au sommet des grandeurs par des faits les plus simples ou par la route la plus étroite ». Je vais emprunter un sentier pour redescendre dans la vallée.

(1) Bertal légua son immense fortune (œuvres d’art et millions de francs-or à sa ville natale en 1895