Bien évidemment certains exploits olympiques ont construit la légende du sport. Dans l’enfance on a besoin de ces moments épiques pour s’imprégner des valeurs portées par des comportements valeureux. Certains trouvaient à mon époque, leurs modèles dans les livres, denrée rare dans mon milieu familial. Peut-être ai-je vite oublié Robin des Bois, D’Artagnan, le Capitan ou Arsène Lupin pour d’autres héros ? J’avais une envie tirée d’autres lectures beaucoup moins artificielles, celle de rencontrer ces « lauréats » des compétitions mondiales qu’il était vraiment impossible d’approcher.

Il en était un qui m’avait impressionné à travers ce que j’avais appris sur lui. Issu du milieu de l’immigration, modeste à l’extrême, dur au mal, n’apparaissant pas hors normes physiquement, Alain Mimoun, petit homme aux vertus cardinales entra dans mon panthéon des Olympiades. Il symbolisait grâce à sa victoire lors du marathon de Melbourne en 1956, juste après la dernière guerre mondiale, ce qu’avait apporté à la France ces gens venus de l’autre coté de la Méditerranée. Combien de médailles ont été gagnées ou de victoires obtenues par ces Françaises ou ses Français (1) de la première génération d’alors ? J’aimais leur réussite ! 

Mimoun avait combattu lors de la campagne d’Italie et en avait ramené un blessure… au pied ainsi que de nombreuses citations pour actes de courage. Celui qui était né Ali Mimoun Ould Kache, (fait étrange) le…. 1er janvier 1921 à Maïder, dans l’arrondissement du Telagh, dans le département d’Oran, en Algérie française n’avait jamais eu la vie facile. Il le savait et seul la course à pied lui avait permis d’échapper au triste sort de l’enchaînement des conflits coloniaux engagés par la France. Il avait connu la misère et il mit toutes ses forces à conquérir la gloire. 

Alors que pigeais à Sud-Ouest Libourne en tant que localier, un matin le chef d’agence sollicita un volontaire pour aller rencontrer un « certain » Alain Mimoun qui était accueilli durant quelques jours à l’hôtel Le Loubat par le propriétaire Jacques Douté. Évidemment je sautais avec enthousiasme sur l’occasion de retrouver un champion olympique et triple médaille d’argent aux Jeux de Londres et d’Helsinki où il fut chaque fois battu par un certain Emil Zatopek ! Un entretien que j’appréhendais compte-tenu du statut de cet homme qui courait, courait, courait au sens propre et au sens figuré comme s’il voulait poursuivre sa quête éternelle de ligne d’arrivée ! Je partis tout de même fier et secrètement ravi vers la légende ! Il fut prolixe et sympathique, deux qualités utiles au journalisme. 

« Je ne fais désormais que 20 kilomètres par jour (sauf le samedi) quand je suis chez moi. Il faudra que j’augmente un peu la distance car je sais qu’ici je vais bien prendre quelques kilos » avoua celui qui affichait alors un soixantaine printanière. « Je ne sais pas arrêter »  expliqua le créateur du centre d’entraînement national du Bugeat dont il n’était pas peu fier. « Je partage mon temps entre l’Institut National du Sport (2) comme conseiller sportif national et entraîneur en Corrèze. Mais quasiment tous les week-ends je vais participer à des épreuves dans toute la France. Mon carnet est complet pour toute l’année. Il faut montrer l’exemple ! » Mimoun était habité par la course à pied. Impossible de parler d’autre chose que de ces heures et ces heures passées sur les prés ou sur les routes. La course à pied était son seul but et sa seule passion. 

Il regardait les résultats des athlètes des années 80 avec un regard sans concession. Les JO de Moscou s’étaient terminé par un fiasco dans le secteur de l’athlétisme avec une seule médaille de bronze obtenue par le relais 4 fois 100 mètres. Un naufrage ! Le jugement de « marathon man » fut impitoyable : «  Nous avons dépensé en France un milliard de Francs pour une seule médaille de bronze. Combien aurait-on dû me donner pour les quatre que j’ai obtenues ? » Pour lui seul le sens de l’effort, la faim de réussir et l’envie de représenter dignement son pays constituaient les facteurs réels de réussite. Pour le reste il considérait que c’était subalterne. « Vous avez-vu les Éthiopiens ajoutait-il avec un œil pétillant ! Quelle équipe de demi-fond ! Quels coureurs que ces Kedir ou Yfter ! Ils domineront la discipline.» Mimoun avait trouvé en eux les illustrations des valeurs enracinées en lui et son successeur à Rome Abébé Bikila l’enthousiasmait.

Il était par ailleurs intarissable sur sa course de Melbourne (3) dont il revivait avec force détails chaque kilomètre sous un soleil de plomb. Mimoun ne tarissait pas d’éloges sur celui qui fut son rival mais aussi son grand ami « Emil Zatopek. La vielle de son départ avec le dossard 13 à la conquête de sa médaille d’or le Français avait appris par télégramme la naissance de l’une de ses filles il avait décidé de la baptiser… Olympe !

Le temps me parut très court en compagnie de cet homme ayant traversé l’Histoire et ayant construit la sienne grâce à une volonté de fer. À l’aéroport d’Orly, Mimoun avant les fêtes de fin d’année 1956 fut accueilli en héros par une foule considérable et porté en triomphe. Lui le soldat engagé à 18 ans dans l’Armée française obtenait la consécration populaire. Rares auront été les athlètes ayant reçu un tel accueil en dehors peu-être de Colette Besson et Marie-José Pérec.

Je n’ai pu résister à l’envie de solliciter ce jour-là un autographe. Chut ! Ca ne se fait jamais quand on est journaliste. Revenu à la rédaction mes illusions tombèrent. De mon carnet de notes gonflé d’anecdotes que je pensais intéressantes on ne permit que dans sortir 70 lignes du journal… Comme quoi le temps efface vite la notoriété sportive. 

(1) Il ne prendra officiellement la nationalité française qu’en 1963. 

(2) L’INSEP actuel

(3) Mimoun était le troisième vainqueur français du marathon olympique après Micle Théato (1900) et un autre « algérien » d’origine, Bioughéra El Oaufi (1028) Emile Champion fut second en 1900. Plus un seul français a obtenu une médaille olympique depuis 1956 et Alain Mimoun,