Lors des grands événements sportifs une rédaction sportive ressemble à un iceberg avec deux parties : celle qui est visible et doit éblouir le lecteur et celle ignorée qui permet à l’autre d’exister. En 1988 se disputent les Jeux Olympiques de Séoul. Le rythme de sortie du journal nécessite un lourd travail en soirée pour mettre en forme les résultats du jour et récupérer aux sténos les « papiers » des envoyés spéciaux traitant des performances les plus notables, des présentations des épreuves du lendemain et de la place prise par les sélectionnés de la zone de diffusion.

Sud-Ouest ayant besoin de renforts pour effectuer ce boulot ingrat mais indispensable, j’avais accepté chaque soir durant l’Olympiade, de rejoindre l’équipe dite de nuit afin de vivre de l’intérieur ce qui constituait le plus passionnant des rendez-vous mondiaux du sport. Comme secrétaire auxiliaire d’édition je vivais les JO par procuration grâce aux contacts quotidiens avec Claude Billion, chef de la rédaction et Michel Fradet, grand reporter, spécialiste éminent d’athlétisme et des disciplines olympiques qui étaient sur place.

La Corée du sud ayant sept heures d’avance sur la France les envoyés spéciaux effectuaient un point en début de soirée pour nous et vers minuit pour eux quand tous leurs articles étaient envoyés. Il était alors temps de mettre en page l’ensemble des infos reçues. Plonger dans un tel événement (1) en bénéficiant de la confiance de la rédaction me rendait heureux bien que les journées de travail cumulé soient particulièrement épuisantes. Il régnait cependant parmi les journalistes une ambiance particulière lors de cette Olympiade.

Le mot « dopage » était sur toutes les lèvres… et à la fin d’un Tour de France remporté par Laurent Fignon au top de sa forme (2) des échanges au minimum aigres-doux fusaient entre les tenants de la rubrique cyclisme et celui qui suivait les compétions d’athlétisme. Les langues se déliaient et des rumeurs planaient au-dessus des « papiers » un peu trop enthousiastes publiés sur les stars réalisant des exploits retentissants. Mais selon le sacro-saint principe que l’on ne publie ou l’on n’annonce que des faits prouvés… le débat restait interne au journal. Nous étions quelques-uns à entretenir la polémique…selon le principe populaire qu’il n’y a jamais de « fumée sans feu ! »

Avec encore plus d’impatience que lors des Jeux antérieurs, le monde entier attendait la finale du 100 mètres, cette course époustouflante, fulgurante et tellement excitante. Le samedi 24 septembre je passais toute la journée au journal. Je pus donc assister en direct à la télévision, au sein de la rédaction, à l’une des confrontations les plus fabuleuses de l’histoire de l’athlétisme. Rivaux depuis des mois le Canadien ben Johnson et l’Américain Carl Lewis devaient régler sur la piste coréenne une question de suprématie sur le sprint. Des milliards de téléspectateurs et 90 000 spectateurs attendaient le verdict de moins de 10 secondes d’une fulgurante empoignade dont l’intérêt n’avait cessé de croître lors des tours préliminaires.

Deux éclairs époustouflnts traversèrent le ciel de Séoul. Encore une fois, le plus puissant, le plus impressionnant par sa masse musculaire, le plus véloce l’emportait pulvérisant en 9 s 79 centièmes le record du monde : Ben Johnson entrait dans la légende, le bras droit levé, le doit pointé vers le ciel avec 13 centièmes d’avance sur Carl Lewis, plus délié, plus fluide, plus félin et plus arrogant ! Tout le monde oublia les autres ! « HISTORIQUE ! » titra Sud-Ouest Dimanche à la une et « Le Toronto-Séoul était à l’heure ! » pour résumer cette course exceptionnelle. Le monde s’extasiait et moi aussi. 

En 1988 il fallait encore récupérer les dépêches « papier » de l’AFP au téléscripteur situé dans le couloir menant à la rédaction. Le dimanche 25 septembre vers 20 heures alors que la polémique entre sceptiques et admirateurs de l’exploit battait son plein je ne sais toujours pas encore maintenant pourquoi j’eus l’idée d’entrer, une dépêche à la main en annonçant d’une voix grave : « Ben Johnson est déclassé pour dopage ! »  Toutes les têtes se levèrent. Certains suspendirent leur dégustation de liquide jaune. D’autres interloqués attendaient des précisions. André Nogués le chef de soirée tira angoissé une immense bouffée sur sa cigarette. Je tenais mon effet ! Je me rendis compte de ma bévue et avouais très vite que c’était une plaisanterie… qui fut jugée de fort mauvais goût car les pages des JO étaient bouclées il aurait fallu les reprendre. Je fus contraint de présenter mes excuses…

Quand le lendemain lundi 26 tomba en quelques mots l’annonce de la disqualification pour dopage positif à un stéroïde anabolisant de Ben Johnson je pensais que les plaisanteries les plus courtes étaient les meilleures. J’avais un peu honte jusqu’au moment où il fallut me rendre à l’évidence : l’AFP réalisait l’un des plus beaux scoops de son histoire grâce à l’information donnée par l’un des médecins du laboratoire effectuant les analyses. Ben Johnson bel et bien dopé perdait sa médaille d’or et son record du monde ! Ce fut l’affolement général…

André Nogués réveilla alors qu’il était 4 heures du matin à Séoul les envoyés spéciaux. Michel Fradet dut se frotter les yeux pour croire en ce séisme dans le monde de l’athlétisme. Organisé au possible il obtint par téléphone du Prince Alexandre de Mérode, en charge de la lutte anti-dopage du CIO la confirmation de ce qui constituait un affront monumental à l’éthique sportive… Toutes les pages furent arrêtées et bouleversées. Les professeurs bordelais de médecine Latapie et Geneste furent illico mobilisés pour donner leur avis. Joêl Aubert fit un billet court mais incisif et le titre fut aussi simple que possible : « Stupeur à Séoul Johnson disqualifié » Je me fis plutôt discret ! 

(1) J’avais effectué le même travail pour les coupes du monde de football en Espagne et au Mexique

(2) Il avouera plus tard avoir été dopé