La tradition voulait qu’à l’Ecole normale d’Instituteurs il y ait à la fin de l’année de Formation professionnelle (oui ça existait comme existait le… CAP!) un voyage de promotion. Organisé par les élèves il permettait de clôturer avec les volontaires, le passage d’un groupe en général solidaire, dans le « séminaire laïque » vers la vie active et donc l’indépendance. Chaque promo choisissait une destination plus ou moins touristique. Ainsi la Grèce, ses îles et ses plages ou la Suède et ses blondes attirantes avaient été les priorités antérieures à celles que vous avions privilégiées en 1967.

Le financement de ce périple exceptionnel restait la préoccupation des organisateurs dont je fus avec Serge Cartron. Les possibilités budgétaires reposaient sur les recettes du bal annuel réunissant les écoles normales de filles et de garçons. La recette entièrement consacrée à la sortie programmée, ne permettait jamais de couvrir les frais. Il fallait donc dénicher des subsides supplémentaires. Nous eûmes l’idée avec l’accord indispensable du directeur, d’opter pour un déplacement en Allemagne mêlant le tourisme (peu emballant!) et la culture sociale (plus attractif). Nous obtenions ainsi la possibilité d’être subventionné au titres des échanges de jeunes entre ces deux pays qui recherchaient à développer les contacts en les générations nouvelles grâce à l’Office Franco-Allemand de la Jeunesse (OFAJ). Une manne qui n’était pas céleste mais ramena le coût du voyage à seulement 25 % à la charge des participants.

Le programme visé par l’OFAJ n’était guère attractif ou festif. Il fit l’objet de longues négociations avec les inscrits au cours desquelles la dimension politique prit une importance imprévue. Une partie du groupe, dans le contexte exacerbé de la guerre froide, exigea que nous consacrions une part des 15 jours prévus à la découverte de la République Démocratique Allemande… Un défi car si les relations franco-allemandes étaient au beau fixe avec la RFA il en était tout autrement avec la partie située de l’autre coté du mur de Berlin ! Après mouls ajustements et des discussions très serrées un programme fut adopté… et le financement de l’OFAJ fut réduit seulement aux 11 jours passés à l’Ouest.

Le sport figurait bien évidemment au menu des échanges prévus. En 1964 aux Jeux olympiques de Tokyo les deux entités politiques avaient concouru sous l’appellation d’ « Équipe unifiée d’Allemagne » mais après la scission « physique » provoquée par le mur, se profilait une volonté manifeste de na plus faire cause sportive commune. La RFA voulait tirer le plus grand bénéfice de l’organisation de Munich (1968) dont on sait ce qu’il advint et le CIO, hypocrite politiquement, trouva une solution à la mesure des circonstances.

Ainsi aux Jeux olympiques d’hiver et d’été de 1968,  il y eut la participation de deux équipes allemandes distinctes, mais qui partageaient toutefois encore la même bannière (tricolore avec les anneaux olympiques) et l’Ode à la joie de Beethoven comme hymne. C’était acquis une année auparavant lors de notre voyage. D’un coté et de l’autre (mais surtout en RDA) on avait mis en route les « usines » à champions potentiels. Les JO allaient devenir un enjeu majeur de géopolitique pour exister comme il l’avait été en 1936 ! 

A Berlin Ouest nous fûmes invités à visiter le stade olympique vieux de 30 ans ! Une découverte émouvante, prégnante, glaçante pour ceux qui connaissaient les réalités de ces Jeux. En 1931, Berlin avait été en effet désignée pour accueillir les Jeux olympiques d’été. La tenue de ces jeux dans la capitale allemande avait permis aux nazis, arrivés au pouvoir en 1933, d’utiliser le sport à des fins de propagande. Werner March désigné pour établir les plans du nouveau « stade olympique » (Olympiastadion) engloutit quarante-deux millions de marks pour ériger une enceinte de 86 000 à 110 000 places qui dans les faits consacrera l’idéologie nazie dans l’indifférence internationale au nom de  « l’impartialité » olympique !

Impossible en accédant à la vasque où avait brûlé la flamme de l’histoire des jeux, de ne pas revoir les saluts nazis des tribunes, les humiliations infligées à l’incroyable Jesse Owens aux noirs et aux juifs, la main mise des fascistes sur l’organisation, la propagande démultipliée par Goebbels, le défilé des jeunesses hitlériennes et surtout l’indifférence coupable de nombreux pays ou dirigeants politiques symbolisée par l’extrait enregistré du discours de Coubertin.« L’important aux Jeux olympiques n’est pas d’y gagner, mais d’y prendre part ; car l’essentiel dans la vie n’est pas tant de conquérir que de bien lutter ». La mémoire était partout… et en sortant de cette enceinte grise, déserte, immense il était déjà difficile de ne pas penser aux exploitations démagogiques permanentes de l’esprit sportif. Les pages de l’album de JO se referme sur ce souvenir d’un autre temps !