Lorsqu’en été le temps n’est plus compté les rencontres deviennent possibles et avec elles des découvertes auprès desquelles nous passons sans avoir conscience de leur intérêt. La médiation d’un demi ou d’un café facilite des échanges sincères, enrichissants et profonds. Aller vers l’autre connu ou inconnu a toujours constitué l’un de mes plaisirs de l’été dont j’ai été frustré depuis trop longtemps.

Habib exprime sa surprise en me voyant entrer dans le Bistrot en cet après-midi gris et triste. Peu de monde est accoudé au comptoir et donc les salutations réduites au minimum. La trentaine bien trempée, l’oeil pétillant, il m’interpelle et me demande de le reconnapite : «  Il y a longtemps que je ne vous avais pas vu ! Que devenez-vous ? » Celui que j’ai connu adolescent un tantinet turbulent engage très vite la conversation ! « Vous vous souvenez qu’une fois quand vous étiez maire, vous m’avez recadré pour une bêtise que j’avais faite ? Je me rends compte aujourd’hui que vous m’avez rendu service car vous m’avez secoué ! » Effectivement je m’en souviens. Un moment parmi bien d’autres de la vie de Maire qui me réchauffe et met un peu de soleil ! 

Il m’explique qu’après son bac il a tenté d’emprunter plusieurs pistes professionnelles avant de trouver celle qui lui convenait. Habib, d’origine tunisienne a embrassé la carrière de chauffeur routier international. « J’ai commencé à bosser dans les bureaux de grandes entreprises comme affréteur ou logisticien. Je ne me suis pas habitué à vivre en vase clos… et avec mes économies je me suis financé les formations pour finir par prendre la route ! »

Depuis des années il parcourt l’Europe : Grande-Bretagne (avant le Brexit), Italie mais aussi Hongrie ou Pologne. « Je pars durant une semaine en principe avec un chargement de toute nature pour rentrer avec un autre et le décharger en France. Chaque voyage est différent. Le métier devient de plus en plus difficile pour les transporteurs français et donc pour nous les chauffeurs ! » Sofiane est amer accusant notre pays de laxisme à l’égard de pratiques connues de tout le monde mais jamais sanctionnées. « Une fois j’ai participé à une manifestation pour dénoncer ces injustices à Lille. Les forces de l’ordre m’ont arrêté et la justice m’a carrément supprime un permis qui m’avait coûté plus de 20 000 € . Il a fallu que je reparte à zéro. Je l’ai amère ! »

Habib s’échauffe en me confiant que « l’Europe est telle que nous subissons sans réagir une concurrence déloyale et tellement de détournements des règles supposées que c’est la jungle. Dites-vous que plus rien n’est respecté réellement. Certains patrons embauchent sans se soucier pour les conventions sociales. Ils leur demandent ensuite de créer leur propre entreprise qu’ils financent dans leur pays d’origine pour échapper aux lois de notre pays. Ils louent chauffeur et camion avec des contrats révocables à tout moment. Les transporteurs des pays de l’Est embauchent maintenant des Russes qu’ils sous-payent » m’explique celui qui a considérablement mûri. Le métier a beaucoup changé.

« Il y a de plus en plus de bagarres violentes sur les aires car nous ne supportons plus cette inégalité de traitement. Si par exemple j’ai un problème dans n’importe quel pays, non seulement je dois régler une amende mais mon permis est retenu et je peux me voir interdire de revenir. Chez nous lors de contrôles déjà très rares, il te suffit de régler l’amende et tu repars… les chauffeurs s’en foutent puisque les sommes payées sont comptabilisées dans les tarifs pratiqués ! » Il insiste sur le fait que hors de nos frontières ses origines maghrébines lui valent au moins « dix fois plus d’interceptions qu’un autre conducteur ».

« Le contrôle au faciès n’est pas une spécialité française assure-t-il en souriant ! Il est même terrible en Hongrie et en Pologne. Il m’est arrivé de rester trois semaines bloqués dans ce pays avec une camion frigorifique de surgelés devant les entrepôts du destinataire. Personne ne voulait décharger ma cargaison sous prétexte que j’étais arabe. » Sa colère monte et le ton est moins convivial. « J’ai fait constater la situation, prévenu mon patron et j’ai ouvert le véhicule un matin… en prévenant que s’il n’était pas déchargé je ne remettrai pas la réfrigération en route, que tout leur serait facturé puisque pour moi la livraison avait été effectuée. Ils ont vite réagi mais la cinéma a recommencé lorsqu’il a fallu charger pour le retour la viande congelée…Depuis c’est clair je ne reviens plus en Pologne ! »

Le racisme selon lui est partout en Europe mais surtout dans les pays de l’Est et il monte en Italie. Insultes, mépris, vexations, retards, inégalité de traitement : « Je prends sur moi ! » avoue t-il. La situation, de l’autre coté des Alpes où il se rend très souvent, le place sous la menace permanente d’entourloupes liées aux migrants. « je ne m’arrête plus dans la zone frontière de Vintimille car c’est dangereux. La police italienne déplombe nos remorques laisse s’installer des migrants pour s’en débarrasser et les replombe. Les emmerdes sont pour nous de l’autre coté C’est le comble que moi j’ai peur des migrants alors que j’en ai été un ! » La vie de Habib vaut toutes les déclarations lénifiantes sur cette Europe qui faute d’être sociale et humaine devient invivable. On a promis de se revoir dans l’été pour boire un café!