André Fiorotto tourne le dos à la scène dressée sur la place centrale de Blasimon. Il est attablé avec trois copains mais semble ailleurs. De temps à autre il ne peut se retenir de regarder le duo de musiciennes qui anime la soirée. Le talent de l’une d’entre elles, saxophoniste de talent, éveille des sensations oubliées. « Elle a vraiment du talent !» lâche en connaisseur celui qui a passé quasiment toute sa vie à tirer de sa trompette ces notes explosives ou tendres enchantant les salles des fêtes les plus modestes comme les plus célèbres. André a en effet bourlingué dans la France entière comme l’un des trompettistes attitrés d célèbre orchestre de Michel Cursan.

« J’ai connu une époque formidable explique cet enfant de l’immigration italienne. Comme je n’ai jamais pu choisir entre les 22 hectares de ma propriété de Montignac et la musique, j’ai mené les deux carrières de front. Ma vraie passion reste pourtant la trompette ».  André a appris la pratique de son instrument auprès du grand « maître » Heinz Fünfstück, un prisonnier de guerre allemand qui s’était intégré, grâce à ses aptitudes musicales dans la population d’Entre Deux-Mers. André se souvient de l’exigence de ce professeur qui a formé des dizaines de joueurs d’instruments à vent et qui fondera le fameux orchestres Bings ! 

« Quand André faisait une fausse note ou se trompait dans la partition notre professeur qui ne supportait que la perfection le surnommait le ‘criminel de la musique’ » se souvient Jean-Jacques qui fut dans les même cours sans avoir le courage de persévérer. « André était très doué et il l’a toujours été » ajoute son copain qui ne perd jamais une occasion de vanter les mérites de celui qui a animé des centaines et des centaines de bals. « Il ne faut pas se tromper c’est un Monsieur qui a fait le Conservatoire et qui aurait pu avoir une grande carrière de soliste ! » ajoute le Targonnais atypique.

« A la grande époque de Michel Cursan, dans les années soixante nous pouvions avoir 25 soirées dans le mois d’août. On se déplaçait dans toute la France. C’était très fatigant mais tellement agréable. Dès le bal terminé nous nous changions et nous prenions la route pour rouler toute le reste de la nuit. Nous avions un contrat en Bretagne et le lendemain dans le Sud-Est où il y avait des fêtes traditionnelles exceptionnelles. » La seule évocation de ces étés redonne le sourire à André et ses yeux brillent comme les lumières des scènes de toutes sortes qui attiraient les grandes foules.

« Nous avons joué dans de petits villages qui organisaient des rendez-vous exceptionnels sous des chapiteaux ou des salles démontables comme dans des casinos des villes de cure. Michel Cursan et ‘son grand orchestre’ dont j’étais, a participé en 1972 à une Coupe de France à la télé. J’en étais. Dans l’Entre-Deux-Mers les fêtes les attractives étaient celles de la Rosière à Créon. Nous n’y avons pas joué souvent car les organisateurs signaient avec des orchestres de dimension nationale ou internationale. Michel Cursan avait ses fans qui nous suivaient partout ! On retrouvait parfois les mêmes couples et surtout les mêmes filles à des centaines de kilomètres. J’avoue que le trompettiste n’était pas le moins reconnu mais le plus adulé restait le chanteur ! » André en rit encore avec malice.

Il en a besoin car il y a quelques mois il a perdu sa femme et ne se remet pas de cette séparation. « Je traîne ma solitude explique-t-il surtout en cette période où je n’ai plus l’occasion de retrouver l’ambiance des bals à cause de la pandémie. J’ai vendu ma propriété et je fais des aller-retour entre le Pays Basque et Montignac » André Fiorotto n’a en effet jamais cessé de se produire dans les salles. Comme tout Italien qui se respecte il s’est mis à pratiquer l’accordéon «l’ instrument qui permet d’animer toutes les manifestations ». Les « thés dansants » où on ne boit pas d’ailleurs forcément beaucoup de thé ont meublé sa retraite. « Une trompette et un accordéon pour un après-midi ça suffit » précise celui qui n’a jamais renoncé à donner du plaisir aux autres.

Le duo féminin de saxophonistes Almara-Cara tente de réchauffer le marché gourmand où bien des tables sont vides. La place de la ville bastide sonne creux. Les notes les plus enlevées ou les plus ensoleillées du « pop-rock » revendiqué par les musiciennes n’effacent pas la grisaille de la soirée mais font tand de bien. André Fiorotto prend une gorgée de rosé et son regard part vers des images enfouies dans sa mémoire.

« Vous vous imaginez qu’il y a quelques jours Michel a fêté ses 86 ans et que j’en ai 73 mais la passion est toujours là. Vivement que ce virus disparaisse car vraiment j’ai envie de retrouver les thés dansants. Les gens de mon âge aiment bien retourner dans le passé grâce à la musique. » Les trompettes de la renommée appartiennent aux souvenirs mais elles résonnent encore dans la vie d’André qui a toujours été gai comme un italien quand il sait qu’il aura de l’amour, de la musique et du vin !

Sur la photo du bandeau au centre André Fiorotto à la trompette et à droite… l(Hauxois Bernard Castaing instituteur et musicien « exptionnel » comme me l’a confié André  (photo tirée de cette vidéo de la coupe de France des Orchestres à Libourne)