Le séducteur qui travaille pour des prunes

Le marché s’étire sous un soleil qu’il n’espérait plus. Telles des fourmis masquées les habituées ou les acheteuses de passage cheminent d’un étal à l’autre s’arrêtant pour faire part d’un signe de la tête ou d’un contact précautionneux de la main, de leurs souhaits ou de leurs demandes. Devant le stand de Jean-Claude elles jettent un regard envieux sur ses reines-claudes, ses mirabelles ou ses prunes d’ente. Depuis des années, au coin de la place de la Prévôté il offre en effet les « billes » jaunes, les « berlons » verts ou les « mini-ballons de rugby » d’Agen venues de son verger aux connaisseurs en fruits de saison.

« Je n’ai jamais pu rompre totalement avec le commerce explique celui qui est dans le fromage et les fruits depuis 52 ans. J’aide mon fils mais j’ai tellement de plaisir à échanger et à partager avec les gens que je le fais avec beaucoup de plaisir que ce n’est vraiment pas un travail ». Il virevolte derrière son banc plongeant les mains dans une montagne dorée de fruits pour emplir les poches… des autres. Un mot gentil pour chacune. Une plaisanterie pour chacun. Il a l’art et la manière de séduire la clientèle. la clé du succès commercial.

Il est vrai que malgré son prénom, Jean-Claude italien de cœur, possède l’art et la manière de parler aux femmes. « Vous avez la main lourde » lui reproche avec le sourire une cliente ayant demandé 3 kilos de prunes pour se retrouver avec un surplus imprévu. Il en retire une poignée et « fait un prix » à celle qui accepte ce jeu que l’on ne trouve que sur les marchés. « J’ai commencé à vendre des fromages en 1969. Domestique agricole aux cotés de mon père à 14 ans sur la propriété d’un Pied noir installé dans la vallée foyenne de la Dordogne, je gagnais 60 francs par mois pour 6 jours de travail et mon père 90 ! Alors s’installer même comme petit commerçant avec une table et des trteaux constituait une vraie promotion. Je me suis lancé et je suis toujouirs là à travers mon fils qui en m’écoute pas toujours. »

Arrivé de son Frioul natal en 1926 comme bien d’autres Transalpins de cette période, son père a épousé la veuve italienne d’un mineur de Montceau-les-mines décédé de la silicose. Elle n’était pas de la montagne comme lui mais de la vallée du Pô près de Trévise et donc le couple, passé par le Gers a atterri près de la Dordogne plus conforme à ses racines. « Je suis revenu en Italie dans les villages d’où étaient originaires mes parents et puis peu à peu j’ai perdu le contact. Je sais que j’ai encore des cousins mais je ne les revois plus ! C’est ainsi ! »

Il se souvient que ses parents avaient accueilli dans les années 1950 un beau-frère de sa mère venu chercher du travail en France . Il rigole en évoquant cet homme : « nous fabriquions avec les fruits gâtés de l’alcool raide et costaud. Je le revois en boire dans un pot à confiture » Les images affluent et il parle avec émotion des interminables « parties de bocci (1) » entre Italiens ou de la recette des tagliatelles aux œufs que fabriquaient la mama et qu’il vend désormais sur les marchés.

De son enfance, Jean-Claude retient aussi le racisme. « Quand j’entends certains dire qu’il n’existait pas ! Nous avions au village une équipe de football avec des Polonais, des Espagnols et j’ai en mémoire les insultes venant de la touche ou sur le terrain. J’étais un Rital et leur référence après la guerre c’était Mussolini. Je crois que dans le fond ça ma rendu service car j’ai toujours eu envie de leur montrer que le « rital » était meilleur qu’eux ! C’était une sorte de dopage ! J’ai revu des années plus tard sur un marché mon instituteur qui n’était pas tendre avec moi. Il m’a simplement répondu en souriant quand je le lui rappelais : ‘au moins tu n’as pas tout perdu car je m’aperçois que tu sais compter’ ! »

Jean-Claude est doté d’un moral à toute épreuve. Il sait d’où il vient et donc il mesure combien la vie a été généreuse. Le sourire charmeur et le verbe facile, le septuagénaire reste un séducteur Il« Je vais le dimanche à la guinguette de Mouliets car j’aime l’ambiance et surtout danser » lâche celui qui dans le fond est un marchand éphémère des quatre saisons.

Il cause mais n’arrête pas de servir ces dames d’une main et d’encaisser de l’autre ! « Profitez-en madame, ce sont les dernières. La semaine prochaine je ne serai pas là. Il y en a plus. L’été est fini pour moi ! » A 77 ans et plus d’un demi-siècle sur les marchés il envisage de tirer sa révérence pour laisser à son fils le soin d’écouler les récoltes du verger familial. « Il dit ça mais je crois que quand reviendra la saison des prunes il ne pourra pas s’empêcher de revenir » confie discrètement le fiston occupé à quelques mètres à convaincre deux touristes d’acheter du fromage. Le séducteur a l’envie de rester en contact avec les autres chevillé au coeur. 

(1) jeu de boules italien à peu près similaire à la lyonnaise

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9 réponses à Le séducteur qui travaille pour des prunes

  1. Laure Garralaga Lataste dit :

    Jean-Claude n’a pas perdu la mémoire et… moi non plus !
    « Rital et Mussolini » pour lui, « Espadre ou Espingouins » pour nous, arrivés de « tras los montes »…

  2. Grene christian dit :

    Bonjour à tou(te)s.
    Vous ai-je jamais narré cette histoire qui m’arriva durant l’été 1997? Figurez-vous que j’étais en vacances sur la Costa Smeralda, moi le sans-culotte devenu roi de Sardaigne. Et là, devinez qui s’approcha de moi sur la plage de la Celvia? Lady Diana en personne. J’ai fait le petit coeur, me prenant pour Aldo Maccione dans « Plus beau que moi, tu meurs! » Elle m’a aussitôt demandé quel était mon petit nom et je lui ai dit: « Léon ». C’est l’anagramme de Noël , mon deuxième prénom à l’état-civil parce que né un 25 décembre. Je ne vous mens pas, elle m’a retourné aussi sec: « Nabot Léon! » en repartant au bras de Dodi Al-Fayed. Le lendemain, j’ai appris sa mort tragique sous le pont de l’Alma et je suis reparti sur le pont d’Alcool. Euh!…
    Aujourd’hui sexagénaire, comme Jean-Claude, moi le séducteur qui travaille pour des brunes, je trempe ma plume Sergent-Major dans l’encrier pour ne pas aigrir: anagrammes et mots croisés. D’ailleurs, cette histoire racontée un peu plus haut m’inspire une anagramme: « J’aime marner, Diana ».
    A vous de trouver. En attendant, un p’tit rosé pour la soif!

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Christian…
      Alors là…, tu m’épates, tu m »épates, tu m’épates…………… !
      1) tu es sur la Costa Esmeralda ! ( émeraude…, pas celle de notre de Dame de Paris de Victor Hugo),
      2) tu y rencontres Lady Diana en personne qui te demande ton prénom ! (Comme aurait dit Sophie Daumier…, tu es prêt à conclure)…
      Patatras…! Ce prénom a toutes les qualités à tes yeux sauf pour ceux de la princesse ! Oser te dire « Nabot Léon ! » Quelle vulgarité pour une demoiselle de ce rang !
      Une brune qui n’est pas assez « lista » (futée) pour avoir trouvé l’anagramme !

  3. Grene christian dit :

    Je précise que Lady D était bien en vacances sur l’île italienne et que je ne suis pas plus grand que JJ. Lisez: Giresse.

  4. GRENE CHRISTIAN dit :

    A Laure.
    Anagramme pas terrible, je le reconnais. « J’aime marner, Diana », ça peut faire « Jean-Marie Darmian. Bof!

  5. GRENE CHRISTIAN dit :

    A Laure encore, celle-ci: « Marie-Antoinette d’Autriche ».

  6. GRENE CHRISTIAN dit :

    A Laure (suite et fin).
    Et « Marie-Antoinette d’Autriche » devint « Cette amie hérita du Trianon ».
    Bonne soirée!

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