Albert a un faux air du Gérard Jugnot avec une barbe poivre et sel légèrement plus fournie. Avec une faconde très girondine, il passe saluer le « clan » de la coopérative du tiercé installé au Bistrot des Copains. L’homme est affable et passionnant. Le fait d’être de la même génération, nous a permis de voir nos chemins respectifs se croiser en de nombreuses occasions. D’abord dans le fourgon de son père qui parcourait les hameaux de Sadirac, ne manquant jamais d’effectuer une halte en Mairie, pour vendre des vêtements de saison ou indispensables aux personnes ne pouvant pas nécessairement se déplacer pou les acquérir. Il klaxonnait longuement espérant attirer ainsi les habituées de ses jours de tournées pour découvrir les « nouveautés » qu’il présentait avec un soin particulier. Il était possible pour les plus motivées de se rendre à son domicile pour retrouver un choix plus large.

Albert vit dans cette maison de campagne (1) au sens propre du terme, entouré de ses ruches. Son public favori est celui des abeilles pour lesquelles il affiche un amour quasi paternel. « Tout a commencé il y a vingt ans explique-t-il à la tablée par une ruche que m’avais offerte un ami. Il m’avait apporté un premier essaim et depuis je n’ai plus abandonné cette envie de m’occuper des abeilles. Elle n’a jamais cessé de grandir. »  Peu à peu au fil des saisons il était parvenu à gérer plus d’une cinquantaine de ruches sur Saint-Caprais de Bordeaux et les communes voisines ou plus éloignées. « Je les place dans des lieux pouvant donner un miel spécifique. Je viens d’en implanter deux dans une châtaigneraie de Sadirac car la production a un goût très particulier. C’est la surprise chaque fois car la nature grade ses mystères »

Sa production a atteint au meilleur moment près de 300 kilos pour chuter à 140 l’an passé. « J’ai perdu 32 ruches en rien de temps regrette-t-il. Une hécatombe. La raison ? Simplement les produits chimiques déversés dans les vignes. Les abeilles ne vont pas sur la vigne elle-même, mais le matin en été elle boivent le peu de rosée qu’il y a sur les herbes entre les rangs. Elles s’empoisonnent et empoisonnent les autres ! » Une situation qu’il surmonte peu à peu mais qui perdure malgré tous les efforts accomplis par les viticulteurs. « Il faudra une ou deux décennies pour vérifier si le changement des méthodes a un impact ! »

L’apiculteur « amateur » chasse donc les essaims. « Comme je commence à être connu, je suis de plus en plus sollicité pour les récupérer. Depuis le début de cette année, j’ai établi mon record avec 19 essaims ramassés et placés dans une ruche. » Doit-on y voir un signe de régénération des abeilles ? « Pas sûr car il faudrait connaître le total capturé car le mien n’est peut-être en rapport qu’avec ma disponibilité quand on m’appelle. En tous cas je remonte un peu la pente ». Pendant quelques temps, l’essaim a besoin d’être nourri artificiellement pour trouver des forces et constituer une vraie colonie productrice. Il faut éviter que la quête de nourriture lui soit fatale. Albert est donc aux petits soins pour ces nouveaux venus.

«Pendant des années je préparais un sirop avec autant d’eau que de sucre. Il faut y ajouter un peu de vinaigre de cidre et du… pastis car les abeilles aiment bien l’odeur qui les attire. La recette marchait bien mais avec la crise actuelle je préfère acheter des sirops tout prêts avec des ajouts permettant de combattre les maladies éventuelles. On ne sait jamais ce que les essaims apportent dans ce domaine. Je crains les contaminations ! » Avoir les abeilles c’est bien mais encore faut-il ensuite s’appliquer calmement à leur offrir les conditions optimales pour leur épanouissement. L’environnement déficient n’aide pas Albert est ses collègues à préserver cet insecte dont l’importance est essentielle dans la biodiversité.

Pour tous les apiculteurs la fin août constitue la période de vérité. « C’est à ce moment là que je  débute ruche par ruche la récolte du miel. J’ignore quel en sera le résultat et c’est ainsi depuis le début. Je pense que c’est le lot de tous ceux qui table sur la nature. » Il salue la tablée en me faisant promettre que je passerai chez lui pour qu’ils me présentent ses abeilles et surtout que je vienne découvrir ses produits…La terrasse ensoleillée du Bistrot des Copains l’attend après qu’il ait montré un pass sanitaire à mettre en rapport avec les dégâts irrémédiables à l’avenir de l’humanité dont ses protégées sont les témoins impuissants.

(1) découvrez son rucher 8, Croix à Saint Caprais de Bordeaux 05 35 38 47 73 ou 06 75 04 25 11 pour les essaims