Le couple dans l’incertitude du Brexit

Les frondaisons altières des chênes centenaires abritent la terrasse naturelle de la petite maison dans la forêt de l’ardeur du soleil. Le lieu caché accueille un repas champêtre dont Uderzo aurait improvisé une interprétation gauloise sur une vignette d’un « Astérix en en Médoc ». La fumée blanche monte en volutes d’une partie de la clairière dans laquelle a été creusé un caveau de braise pour un mouton à la broche. Mike et Johanna venus en voisins découvrent les rites du méchoui. L’un est homme d’affaires anglais et l’autre  polonaise travaillant pour l’Europe.

« Dans mon pays j’ai déjà mangé en famille de l’agneau de cette manière mais jamais de mouton » explique Johanna dans un français impeccable. Conseillère juridique auprès de la commission européenne elle parle quatre langues qu’elle sait rendre vivantes et utiles. Originaire de Cracovie elle s’exprime evidemment en Polonais mais aussi en Russe dont  l’apprentissage était obligatoire dans un pays influencé par l’Union soviétique. « Le Français a été la langue historique des intellectuels et de la bourgeoisie à une certaine époque mais il n’est plus enseigné. Pour l’anglais c’était interdit mais indispensable. J’ai réussi à apprendre les deux à Cracovie. ».

Souriante, vive, ouverte à l’échange et avide d’apprendre des autres, elle traduit parfois pour son compagnon les discussions médocaines manquant de cet académisme facilitant la compréhension. Le couple a en effet acheté une maison de la Pointe du Médoc sur laquelle Mike ne cesse de travailler. « Expert-comptable » en Angleterre, après avoir été « trader » à la City, il travaille essentiellement depuis chez lui ce qui lui lasse le temps de s’investir comme maçon, comme charpentier-couvreur, comme élagueur ou comme terrassier. « Rien ne lui fait peur commente l’hôte du jour. Il construit sans cesse et réalise tout par lui-même. Impressionnant. » Le « bâtisseur » anglo-saxon a ainsi transformé l’habitation acquise après de longs mois de recherche en augmentant sa surface et rénovant celle qui existait. Sur leur vaste terrain le roi soleil a trouvé les conditions idéales pour installer son royaume. Tout est calculé pour que l’ensoleillement soit maximum ! 

« Je suis passionné de surf. Avec Johanna nous avons parcouru, d’ici au Portugal, toute la côte atlantique pour chercher quel serait le meilleur lieu pour installer notre domicile. Il y avait plusieurs paramètres : un spot de qualité, un aérodrome assez proche pour mes déplacements (Mike pilote son Cesna) et un cadre paisible. Nous avons fini par dénicher l’endroit idéal en Médoc. Nous n’allons pas sur les vagues durant six semaines en été car il y a trop de monde mais le reste de l’année est à nous. » Même si son Français reste un brin hésitant celui qui traite des affaires pour ses clients dans le monde entier sait parfaitement traduire sa joie d’être en France. 

Animé par le sens permanent du défi, Mike a vécun en aventurier dans son pays d’origine. « J’avais une passion pour les courses de chevaux. J’ai été propriétaire, entraîneur et jockey. Chez nous les amateurs pouvant concourir avec les professionnels, j’avais fondé une sorte de club informel avec des amis et des connaissances. Nous mettions en commun des participations financières pour acheter des chevaux. Nous avions décidé de ne jamais répartir les gains éventuels et de les donner à une œuvre caritative. C’était uniquement pour le plaisir. » Calvin n’a conservé de cette période qui de son propre aveu lui a coûté pas mal de livres, les deux premiers pur-sang anglais qu’il a achetés. « Ils ont plus de quinze ans. Je ne m’en séparerai pas. Ils sont en pension ici et à la retraite complète. Leur seul travail : brouter l’herbe fraîche française ! »

Johanna et Mike observent avec appréhension le découpage du mouton qui, après avoir sué graisse et sang sur les bûches accumulées depuis plus de cinq heures, termine écartelé sur une vaste table à découper. Le bestiau tronçonné, dépecé, partagé avec dextérité par Jean-Pierre incomparable « chasseur-cueilleur-pêcheur médocain » finit en montagnes de viande dans tous les plats de la petite maison dans la forêt, réquisitionnés pour l’événement. Visiblement le couple n’est pas habitué aux agapes coutumières locales. Il s’adapte avec bonne humeur et finit par goûter à une portion « obélixesque » qui lui a été servi malgé ses réticences.

Inévitablement la conversation finit par tourner sur l’Europe et le Brexit. « Une monumentale erreur faite par ce fou de Johnson avoue Mike sous le regard approbateur de Johanna. Ses effets économiques sont en ce moment masqués par la crise de la Covid et donc mes compatriotes ne les mesurent pas encore Ils ont voté pour sans en mesurer les inconvénients, par ignorance totale des avantages européens et par pur nationalisme imbécile. Pour moi c’est un catastrophe. L’une des entreprises que je conseille a vite ouvert une autre structure à Munich pour garder son potentiel et elles sont nombreuses à avoir effectué ce choix. En Écosse, en Irlande du Nord et plus tard au pays de Galles rien n’est encore réglé. Je vais acheter quelque chose là-bas au cas où ! » Il est en effet en France travailleur hors Communauté européenne et à besoin d’un titre de séjour. Une situation bizarre lui qui vit avec une Européenne convaincue. « Je n’arrête pas de demander Johanna en mariage, mais elle réserve sa réponse ! » confie-t-il en riant. « La « transaction est à l’étude » réplique l’intéressée sur un ton complice et avec un sourire étincelant.

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12 réponses à Le couple dans l’incertitude du Brexit

  1. Laure Garralaga Lataste dit :

    Choisir cette terre médocaine pour résister et défier le Brexit ! C’était faire un excellent choix !
    Choisir ce Médoc qui, en 45 , pour sa libération, a été arrosé du sang de Français et autres étrangers… !
    Ce Médoc, terre de Résistance qui devra attendre les combats du 20 avril 1945 pour être libéré ! 8 mois de combats acharnés alors que Bordeaux avait été libérée le 28 août 1944 !
    Merci Mike, vous êtes le bienvenu. Ne nous quittez pas… !
    Merci également à Johanna qui a fait non pas 1 mais 2 bons choix et…
    Tenez-nous au courant pour la suite…

  2. GRENE CHRISTIAN dit :

    Tes ados râleurs te cherchaient partout hier, craignant que les Talibans fussent aux portes de la bastide. Et dire que, pendant ce temps-là, tu jouais les plénipotentiaires autour d’un méchoui. En Médoc de surcroit ou, comme chacun sait, l’entrée de l’estuaire est encadrée de deux forts en chèques et maths.
    Bof! C’est une reprise. Après la bastide, cap sur la Bastille! Comme dirait Laure: « El pueblo unido, jamas sera vencido ».

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      Libérer l’estuaire, tel était l’objectif qui sera réalisé au prix du sang en Médoc et la destruction totale de la ville de Royan…

  3. GRENE CHRISTIAN dit :

    C’est grave, j’oublié les accents sur « jamas sera ». L’espagnol était ma seconde langue au lycée… après l’anglais, mais avant l’allemand. J’avais alors perdu mon latin.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Christian
      ¡ Tres idiomas, qué suerte !
      Pour avoir perdu ton latin, tu me réciteras 3 « Pater » et 2 « Ave »…

  4. Laure Garralaga Lataste dit :

    Demain, je vais aux obsèques de Paul Mémain (94 ans), ancien Président des A.C Front du Médoc Brigade Carnot, Médoc et Pointe de Grave… Cette page se termine, mais ne les oublions pas… — Lady Godiva pacifiste rebelle —

  5. GRENE CHRISTIAN dit :

    Excusez ma faute dans ma dernière intervention. Je voulais dire « j’avais oubié… » J’ai d’abord appris le b.a.-babillement avec mes instit’s de parents, le français avec mes profs. Patois, Laure?

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Christian
      Non, « Pasmoi » ! J’ai appris le français … dans la rue et avec les copains/copines mais qui se perfectionnera avec mes profs…
      Quant à l’espagnol… à la maison et avec les amis/amies qui s’enrichira non pas en linguistique (ce qui me valut la haine féroce d’une prof puisque je parlais couramment…) mais en connaissances littéraires.

  6. GRENE CHRISTIAN dit :

    @ à Laure
    Tu m’a bien dit: « 3 verres et 2 pâtés »?

  7. Lascourrèges dit :

    Le Médoc change. Le Médoc attire…

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