Il y a belle lurette que les Anglais ne vendangent plus l’Aquitaine même si certains d’entre eux s’offrent encore le luxe de couper la grappe dans quelques vignobles de grands crus. Enfin ils pratiquaient cette cueillette avant que le Brexit passe par là car ils se font rares cette année. Alors actuellement tous les propriétaires cherchent des alternatives au machinisme , la main d’œuvre joyeuse des troupes d’antan manque à l’appel. Pour l’instant tout le monde a pourtant une seule préoccupation : rentrer la récolte quelle qu’elle soit.

Bernard qui revient tout juste d’un périple « vino-chevaleresque » à Craon en Mayenne, cité du fondateur de Créon répondant au doux prénom d’Amaury, sait bien que l’avenir s’annonce plutôt compliqué. « Le syndicat annonce environ 30 % de perte soit aux alentours de 1,5 millions d’hl. L’addition du gel, des attaques du mildiou et celle de la cicadelle ont diminué selon les parcelles, les traitements ou les lieux, les quantités attendues. Ce sera une année totalement imprévisible. Le temps des prochains jours peut être décisif. La récolte des blancs est en cours. Pour les rouges il faudra attendre encore quinze jours ! » On ressent un certain fatalisme dans ces propos. Les certitudes ne sont plus de cironstance.

« Je suis davantage inquiet pour ce qui suivra ce moment dont le résultat reste aléatoire explique celui qui désormais goûte à sa maigre retraite d’exploitant. Les ventes de vin rouge ne reviendront plus jamais je le crains, après cette crise au niveau antérieur. Une modification en profondeur de la consommation s’annonce. Il y a quelques jours un acheteur que je connais bien m’a simplement annoncé : ‘je ne te prendrai pas de rouge mais si tu as du blanc j’achète tout’ ! Cette proposition résume la situation ! » explique le viticulteur.  En fait Bordeaux qui produit essentiellement du rouge n’a plus la cote. Les consommateurs ont réduit leurs achats et les prix chutent pour l’essentiel de la production.

Durant les derniers mois il y a eu peu d’achats. « Dans un belle brasserie ce qui marche le mieux c’est une bouteille portant l’étiquette « vin de Russie » alors qu’il s’agit d’un produit du midi de la France. Nous sommes dans une autre culture avec des marques que l’on peut valoriser par de la communication ou de la pub. Le contenant devient essentiel pour se distinguer et exister. Le marketing compte au moins autant que la qualité du vin ! Regardez la réussite du Tariquet !  » Bernard explique que non seulement le rouge est en panne sur Bordeaux mais que le rosé stagne.

« Le rosé c’est la Provence dans l’esprit des gens. Ce n’est pas Bordeaux. Les écoles d’œnologues et les universitaires ont incité les propriétaires à s’aligner sur la couleur très pâle de celui du Var empêchant que soit créée une filière plus tonique, plus colorée, plus spécifique chez nous. On n’accroche pas en dehors de notre région et trouver sur une carte de restaurant un rosé bordelais c’est rare . Pour attirer la clientèle j’ai présenté mon Château Gadis rosé en bouteilles de Bourgogne et j’ai eu un énorme succès. A Craon durant les 4 jours traditionnels des course, le temps était de la partie. J’ai manqué de rosé… et mes collègues aussi. J’ai ramené du rouge !» L’un des attablés du mercredi corrobore ses propos en citant l’exemple de l’un nos amis communs « qui a mis son blanc en bouteilles bleues ce qui a eu pour effet de doper ses ventes ».

Alors que les cuves crient famine, le grand débat qui agite le monde viticole tourne autour de la chaptalisation en cette année ou le degré ne paraît pas très élevé en raison de divers paramètres climatiques ou « pandémiques ». Bernard et ses collègues restent dans l’expectative. « Chaque année une réunion se tient sous l’égide des pontes de l’INAO avec les représentants de la profession. Ils décideront d’accorder ou de refuser ce qui n’est qu’une dérogation dont les conditions changent selon le contexte. L’ajout de sucre n’est absolument pas un droit ! Il faudra patienter pour connaître le verdict. »

En attendant chacun lève son verre pour une tournée marquant l’ouverture des vendanges. La parité est respectée : deux flûtes de blanc et deux verres de rosé… Je n’ai jamais vu encore à la terrasse ou au comptoir du Bistrot des Copains un client réclamer un Bordeaux. Nicolas, le patron avoue que le partage est quasiment la règle parmi la clientèle… On en erstera là !