La rentrée reste un jour particulier. Il est à la fois d’une aube prometteuse éclairant un avenir que l’on espère radieux ou celui d’un coucher du soleil sur ses illusions. Certes beaucoup de lendemains déchantent, mais il y a toujours quelque part, dans le cœur de la majorité de celles et ceux qui prennent le chemin de ce qui devrait être la plus belle bâtisse du village ou le plus attractif des immeubles de la ville, une petite flamme d’espoir ! Elle brûle durant un laps de temps indéterminé et il s’agit de ne pas l’éteindre de suite ! 

Ce matin là n’est jamais comme les autres puisqu’il est le prélude à une rencontre, celle que va vivre un(e) adulte un peu particulier(e), réputé enseignant et un groupe dont il devra conquérir l’estime et pas nécessairement obtenir l’amour. Il n’a aucune certitude sur le résultat et, c’est là, la glorieuse incertitude de ce métier. Sauf à conserver durant plusieurs années (ce que personnellement je préférais) les mêmes ouailles, chaque arrivée face à une classe constitue une véritable épreuve. En effet, ces instants ne pardonnent pas la moindre erreur, car ils confirment que les premières impressions sont toujours les bonnes. Plus l’assistance est âgée et plus le jugement sera impitoyable. Les secrets d’une carrière réussie réside dans la capacité du ‘prof » à gérer chaque minute de cette première journée. Une semaine plus tard, les premières impressions donnent la tonalité de l’année scolaire.

Enfants de tous les âges ou adolescents appréhendent intuitivement les personnalités des gens que leur propose le système éducatif. Ses faiblesses transparaissent très vite et, exactement comme le font les fauves avec le dompteur : un instant suffit à faire basculer une relation vers une durabilité incertaine. Une pensée structurée, une gestuelle précise, une méthode calculée, une intensité maîtrisée constituent dans toutes les situations les ingrédients de cette savante « alchimie » qui détermine la réussite d’une relation équilibrée.

Dans le fond, les « apprenants » (c’est ainsi qu’il faut désormais qualifier les « élèves ») n’aiment pas sentir qu’on les sous-estime. De la maternelle à la terminale, ils ont besoin de trouver, en bien ou en mal, un repère permettant d’aimer ou de haïr, mais de ne jamais se sentir dans le vide. Ce matin là le courant doit passer… faute de quoi plus rien ne passera ! De longues années plus tard, il reste en effet dans les mémoires, un visage, des mots, des attitudes ayant permis de se construire pas adhésion ou par opposition. 

Le jour de la rentrée, on entame justement la construction du fragile édifice de la confiance à établir entre le « sachant » et « l’apprenant ». Il conditionnera toute la suite de cette relation basée sur la passion déployée par l’un(e) et sur la motivation qui en découle chez les autres. Le secret n’est pas ailleurs et tout se joue souvent en quelques minutes. Les ratés dans cette symbiose sont irrémédiables. On ne triche pas avec sa propre réalité.

Les impatiences de la découverte sont telles que si elles ne sont pas satisfaites, le risque est grand de voir des dégâts se perpétuer sur tous les autres rendez-vous initiaux avec l’éducation. Les « petits » vivent cette rupture avec une vie familiale aux horizons parfois très limités sans angoisse préalable, mais avec douleur quand elle vient. La qualité du lieu d’accueil prend alors toute sa valeur.

Il y avait dans les salles de classe d’antan des odeurs spécifiques qui accentuaient la notion de découverte. Celles de la craie, de l’encre, ont été remplacées par celles des stylos feutres destinés aux tableaux blancs aseptisés ayant succédé aux « noirs » ou aux « vert sombre » ayant les mêmes vertus que les bleus de travail des artisans.

Quel plaisir il y avait à être le premier désigné pour emplir méticuleusement les réservoirs des plumes Sergent Major ! Quelle récompense que d’être appelé (e) à effacer avec application les écrits du jour ! Quelle fierté à devenir estafette, porteuse du nombre de repas à la « cantine » pas encore devenue restaurant scolaire aux normes « vétérinaires » ! Quel honneur de se sentir associé à l’action d’enseignement en distribuant les cahiers ou en les ramassant ! Un jour de rentrée, c’étaient des petites satisfactions qui vous ouvraient la voie vers le plaisir de grandir chaque année d’un cran supplémentaire…

Lentement fondaient la méfiance et la peur, mais il subsistait dans les écrits une envie éphémère d’être parfait. La première page d’un cahier ou d’un classeur traduisait cette farouche volonté de bien faire. Il n’y avait que de rares réfractaires qui ne succombaient pas peu ou prou au charme d’une page immaculée avec un quadrillage rassurant pour les malhabiles. Que de bonnes intentions il y avait dans les pleins et les déliés de cet acte initial destiné à exister en dévoilant son identité sur l’écran blanc de ce qui servirait de lien avec le maître. De très longues années plus tard si vous retrouvez un cahier vous éprouvez une certaine fierté de ces débuts !

La première récréation devient ce jour là radieuse, tant elle permettait de se situer dans cette société reflétant celle de l’extérieur, avec ses querelles virulentes, ses amitiés plus ou moins durables, ses comparaisons douloureuses ou mesquines, ses jeux puérils ou pervers. Aucune des suivantes n’aura le même parfum de liberté que celle du jour de rentrée. Comme le son de la cloche ou celui de la sonnerie en fin de journée ne sera plus jamais le même.

Je suis certain que je n’aurais pas aimé ces premiers jours de 2021 tellement la situation est artificielle, complexe, corsetée par les exigences qui s’abattent sur l’école. Ces premiers pas masqués, réglementés et figés m’inquiètent. Les conséquences dites ou non dites marqueront une génération.