Son monde se résume depuis plusieurs mois à l’embrasure d’une fenêtre dès qu’une météo indulgente lui permet de l’ouvrir. Il regarde passer les milliers d’automobiles, de camions qui s’approchent toujours dangereusement de sa maison et des autobus dont il conserve la nostalgie. L’étroitesse de cette vision sur la ville et les gens qu’il a tant aimés le rend malheureux. Mario pleure sur l’impossibilité physique dans laquelle il se trouve à 96 ans de « cultiver son jardin ».

La blessure est profonde mais il avoue être très heureux de savoir qu’il est en parfait état et soigneusement entretenu. Deux marches donnant sur un trottoir étroit empêchent son fauteuil roulant de glisser vers ce lieu où il a suscité l’admiration de tant de passants ou d’amis. Aménagé sur les anciens fossés de la ville bastide le potager a constitué la passion de sa vie. Il ne faut pas trop échanger sur le sujet avec lui pour éviter de raviver sa nostalgie.

Une longue amitié italienne le liait à mon père et je connais donc Mario depuis 75 ans. Les souvenirs affluent et son sourire revient lorsque nous en évoquant quelques-uns. Le passé constitué d’anecdotes paraissant tellement dérisoires dans la période actuelle élargit son univers. Elles ouvrent son esprit et sa mémoire. Il quitte son poste d’observation contraint d’où il tue un temps qu’il avoue trouver trop long. Chauffeur d’autocar durant 29 ans il a accompli tellement de voyages en plus de son service chez CITRAM qu’il est facile de le guider vers la sortie du carcan de sa fragilité physique. Mario c’est un guide touristique à lui seul.

« Tu sais j’ai parcouru beaucoup de pays d’Europe et la France dans tous le sens. Bien entendu dès que je le pouvais je partais en Italie et surtout à Venise. » Originaire du Frioul, il avoue avoir souvent profité du déplacement pour rendre visite à sa famille. « J’avais un cousin vénitien. Il m’a fait découvrir la vraie Venise ! Les années suivantes nous prenions le bus avec lui et un copain. Nous filions à trois dans l’autocar vers mon village natal dans les montagnes. Une véritable expédition sur des routes plutôt compliquées. » Mario revit en contant ces escapades au pays !

Il enchaîne sur les expéditions de l’amicale laïque de Sadirac et aux voyages organisés par l’instituteur alors très engagé dans la vie locale. « Une fois il décide de visiter des gorges dont je ne me souviens plus le nom. Nous voici partis sur une route très sinueuse et très étroite. A gauche le ravin et à droite la roche… Plus nous avancions, plus les virages étaient serrés et le car peu maniable devenait difficile à conduire. J’y arrivais tant bien que mal. Ton père était avec moi et comme avec lui rien n’était impossible nous avons continué jusqu’au moment où nous nous sommes retrouvés devant un tunnel. » Son visage s’éclaire… et il rit de bon cœur. « J’ai de suite compris que nous ne passerions pas. Le bus était plus haut que le tunnel. Pas de beaucoup mais plus hait de quelques centimètres. Impossible de faire demi-tour sur la route ! » Mario peine à parler. Il est tout de même heureux de me raconter ce que j’ai vécu gamin !

« Ton père a eu comme d’habitude, une idée géniale » avoue-t-il avec une zeste de malice dans son regard tellement triste quelques minutes auparavant : « on va dégonfler les pneus et on va passer ! »  Une solution possible que je trouvais intéressante sur le moment avant que je lui réponde : et tu regonfles comment les pneus de l’autre coté ? On est restés tous le deux sans rien dire ! ». Partis en reconnaissance alors que l’inquiétude montait dans le car  ils trouvèrent un espace permettant de faire demi-tour à condition d’effectuer une longue marche arrière sur le chemin étroit ! Alors Mario tente de forcer le passage !

« J’entends encore le raclement du toit du bus sur le haut du tunnel qui . On avait légèrement baissé la pression des roues. C’était vite impossible de continuer ! J’ai reculé et ton père m’a guidé. On a réussi avec des manœuvres au centimètre près à rebrousser chemin. En route nous avons croisé un gars à moto qui nous a lancé : ‘pourquoi vous revenez ? Vous savez c’est beau en haut et vous avez un super point de vue !’ Personne n’a répondu. » Mario le chauffeur en qui tout le monde avait confiance prit alors la descente vers la vallée encore plus difficilement qu’il était monté.

« Arrivé en bas après des moments compliqués j’ai jeté un regard dans le rétroviseur. Je n’ai vu que quelques têtes dans le bus et toute le cote droit vide ! Où étaient-ils passés ? Plus personne ! » L’anecdote lui procure un moment de bonheur intense. « Je roule un peu ans la plaine et toutes les têtes reviennent. Ils étaient du coté du ravin dans la descente… » Je le retrouverai quelques heures plus tard devant un plat de pâtes avec un voile de sauce tomate. La fenêtre est ouverte sur le soleil des souvenirs ! 

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