Faire la bombe dans les nuages

Alors qu’à la tribune le préposé aux hommages officiels lisait le contenu d’un descriptifs de 75 annes de participation directe ou indirecte de Marcel à la vie sociale, ce dernier a discrètement confié à son voisin : «  me voilà bien confus…C’est trop ! Il faut qu’ils en gardent un peu pour ma nécrologie ! ». Il est vrai que l’énumération de tous les postes qu’il a occupés et de tous les engagements qu’il a portés, perturbait celui qui a œuvré pour des convictions et pas toujours pour des promotions. Comme il a terminé sa carrière militaire dans les forces aériennes stratégiques dans le secret complet et la technologie la plus sophistiquée, cet homme du devoir accompli a du mal à admettre que l’on vante ses mérites en public.

En fait après avoir frôlé la mort dans ses missions en Indochine et au-dessus de la Kabylie le navigateur sur B 26 a été au contact direct des essais nucléaires dans le désert saharien. « Nous avons commencé par des bombardements dont nous ne connaissions pas le sens dans le secteur de Tamanrasset. Je pense que c’était des essais de langage éventuel d’un autre type de bombes que celles que nous utilisons. Je m’en suis rendu compte bien plus tard » avoue Marcel. « Quand à partir de 1960 les essais de la bombe atomique ont débuté on a su un peu quelque chose mais pas du tout ce qu’ilse passait véritablement. »

Durant cette période, il se retrouve en effet avec un équipage chargé de suivre… la dislocation du fameux champignon provoqué par l’explosion. Une tache militaire déjà secréte mais supposée ‘ordinaire’, destinée à mesurer les effets de ces essais.  « Nous entrions avec l’avion dans le nuage et on suivait sa progression aussi longtemps que nous le pouvions pour en prélever des échantillons de poussières que nous ramenions à la base. Je n’ai pas trop imaginé que ça pouvait être dangereux. C’est il y a seulement quelques années que j’ai pensé aux risques que nous avions pris » A 93 ans, âge pour le moins convenable, il lui est difficile d’imaginer que sa santé ait pu être altérée par ces vols particuliers.

« En arrivant nous quittions nos combinaisons et nous partions à la douche. L’avion était lavé et aéré par les mécanos. Rien de plus. Je ne me souviens pas avoir craint quelque chose. Ce genre de mission avait beaucoup moins de risques que celles que j’avais effectuées antérieurement. J’ai toujours préfèré être en haut que sur le sol! » Quand on se renseigne sur cette période où toute information sur les essais étaient classifiées « secret défense » il est aisé, plus de 60 ans plus tard, de constater que tout n’était pas aussi inoffensif que sa longévité puisse le donner accroire.

Le rapport annuel du CEA de 1960 montre en effet l’existence d’une zone contaminée de 150 km de long environ. Mais en 2013, la carte justement classée « secret défense » des retombées réelles est divulguée montrant l’immensité des zones touchées, et ce jusqu’en zone subsaharienne. Des taux de radioactivité différents suivant le déplacement des particules de poussière contenant de l’iode 131, du césium 137 ont de quoi inquiéter.

Marcel n’en a pas pour autant voulu à la Grande Muette puisque dans ses affectations suivantes en 1968 il se retrouve muté à Taverny, le sanctuaire de la force nucléaire de dissuasion. Il participera aux équipes en charge de préparer les expéditions des éventuels porteurs de la bombe qui avait été mise au point à Réganne. « Nous en parlions peu mais elle était toujours dans nos pensées à quelque niveau que l’on soit dans la hiérarchie. J’ai vécu le loin certes avec elle durant quelques années mais elle était présente à mes cotés. ». Le navigateur aérien cloué au sol après près de 6500 heures de vol abandonnera l’armée en 1975 pour entrer…dans l’entreprise Marcel Dassault où il travaillera comme ingénieur sur le Mirage IV sans que l’on puisse en savoir plus ! Une carrière marquée par un ascenseur social permanent comme on ne le voit guère plus à notre époque. 

Marcel a participé concrètement durant plus d’un demi-siècle à cette Histoire de France dont il voudrait imprégner les esprits de notre époque. Quand il se retourne sur ces années une seule chose le désole : « si j’ai été un acteur de l’Histoire, ce dont je doute, ce qui me désole c’est que je l’aurai été pour rien car le monde n’a pas évolué dans le bon sens ! » Sa frêle silhouette continuera pourtant à fréquenter les rendez-vous de la mémoire pour être fidèle à son parcours. « Tant que j’aurai un brin de force je continuerai à me battre ! »

Ce contenu a été publié dans RENCONTRES, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à Faire la bombe dans les nuages

  1. Philippe Conchou dit :

    Quoiqu’on pense de la guerre, l’atome et autres cochonneries, on ne peut être qu’admiratif devant ce vénérable vieillard qui a passé une bonne partie de sa vie à la risquer.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Philippe
      Vénérable ! Certes. Mais surtout quelqu’un sur qui on peut compter… Et je suis heureuse de constater qu’il en reste encore !

  2. GRENE CHRISTIAN dit :

    T’as raison Philippe, l’atome sert aussi pour les centrales thermonucléaires. Alors, chauffe Marcel! Moi, je préfèrerai toujours la tomme de Savoie.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Christian
      Pour moi aussi ce sera… « la tomme de Savoie » et autres territoires: Cantal, Auvergne, Pyrénées, Roquefort… Mes excuses à ceux que je n’ai pas cités.

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    Au risque de me répéter, Marcel est un homme fidèle à nos valeurs. Aussi je lui renouvelle toute ma confiance pour continuer ce qui fait notre cause commune.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.