Qu’il est dur de ne plus rien faire quand tout s’agitait autour de vous

Quelques coussins disposés sur les cotés, face à la télé qui déverse ses niaiseries de l’après-midi, André ne souhaite pas plus que ça donner du temps au temps. Il lui paraît déjà assez long comme ça. Lui qui a été engagé durant plusieurs décennies dans la vie sociale vit dans la vaste ferme depuis laquelle il travaillait plus de 150 ha de vignes dispersés en Entre-deux-Mers et sur la rive-droite. Désormais à près de 80 ans il n’a plus goût à rien et revient sans cesse sur son passé. « J’ai vécu une bien belle époque assure-t-il mais c’est une constante : on s’en aperçoit que quand elle es achevée. Je ne m’intéresse plus à rien et surtout pas aux vendanges. Ce n’est plus du tout mon problème… je ne sais même pas ce qu’il se passe. J’ai entendu parler de maladies et de récoltes plus ou moins médiocres. On passe me raconter ce qu’il se passe. Mais, vu mes problèmes de mobilité je n’ai absolument pas envie de bouger ! » André attend donc les visites et les sorties obligatoires liées à son état de santé pour revenir dans ce monde qu’il ne voit que par le prisme du petit écran.

Propriétaire de multiples bâtisses parsemées sur la commune dont il a été maire, il ne sait plus très bien comment gérer ce patrimoine en pleine déliquescence. « J’attends. Je ne sais pas quoi mais j’attends ! » avoue-t-il d’une voix lente dénotant le symptômes d’une maladie dégénérative. « Je sais qu’il faudrait que je me remue un peu mais après ces longues années où je courais partout je n’arrive pas à décoller de ce canapé. » Une résignation palpable s’est abattue sur lui. « Les responsabilités nationales mutualistes que j’ai exercées me conduisaient souvent à Paris et même dans toute l’Europe et même le monde entier. J’étais souvent dans un aéroport ou une gare. J’y ai rencontré les personnalités les plus variées avec lesquelles j’ai tissé des liens d’amitié. Les voyages forgent la solidarité. »

Dans ces situations les événements paraissant anecdotiques prennent une autre tournure au fil des ans. « Mon constat essentiel c’est que bien des affaires, des accords, des alliances se nouent autour de repas réguliers. J’ai constaté que les caractères apparaissent autour d’une table. Je tutoyais Chaban, Juppé, Madrelle, Rousset sans aucun problème mais je n’ai jamais pu le faire avec Valade ou Martin qui étaient pourtant plutôt de mon bord. C’est ainsi. J’étais du monde rural et eux de la ville. Le courant n’est jamais passé. Presque tous les mercredis à midi on tenait table ouverte au cinquième étage de l’immeuble hébergeant l’organisme dont j’assurais la présidence. Ce furent les déjeuners les plus importants auxquels j’ai pu participer »

Certains avaient des habitudes très précises. « Claude Bez mangeait, quand il était à paris, au Fouquet’s. Parfois je le rejoignais. Dès qu’il était assis, sans qu’il dise un mot, le serveur lui apportait son double Ricard ce qui détonnait dans ce lieu. Pour le vin ce n’était qu’un très grand cru proposé par le sommelier et rien d’autre. Tout allait pour le mieux pour lui. Il était très entouré et nombreux étaient ceux qui le rejoignaient dans ce restaurant. Un matin en arrivant dans le salon d’attente pour le vol vers Orly, j’ai remarqué qu’il était seul assis sur un siège. Les habitués discutaient plus loin. Je me suis approché pour le saluer. Il m’a simplement dit de sa grosse voix : Merci ! Tu vois on est vite oublié. Rien d’autre. La crise aux Girondins avaient éloigné tout le monde! » André décrit ces moments en soulignant que pour lui les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il se sent en effet bien seul. La moindre visite devient alors une fête. Il manifeste son plaisir en s’attaquant à quelques cigarettes et en partageant un rosé frais de la propriété de son voisin.

La commission européenne ayant constitué une délégation professionnelle pour négocier l’entrée de l’agriculture au début du XXI° siècle des pays de l’Est dans le système de la PAC. (1) « Je les ai tous parcourus : la Hongrie, la Pologne, la Tchécoslovaquie et même l’URSS avec le même constat. Partout les exploitations étaient au niveau de la France après la dernière guerre mondiale. Petites parcelles, travail avec les chevaux et les bœufs et des rendements très faibles. L’Europe les a largement subventionnés pour qu’il puisse accéder au marché et nous concurrencer. Les grandes coopératives agro-alimentaires françaises et étrangères, les exploitants ayant une large surface financière ou leurs entrées au crédit agricole sont vite arrivés pour bénéficier de ces aides et diversifier leurs lieux de productions…Ils sont toujours des deux cotés de  » André ressasse cette belle époque où il jouait, lui le viticulteur girondin un rôle qu’il pense essentiel dans une société privilégiant les relations humaines. Il attend… il attend… il affirme ne pas avoir de regrets ! Il a pourtant l’impression confuse que tout s’effondre autour de lui en silence.

(1) Politique Agricole commune

 

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8 réponses à Qu’il est dur de ne plus rien faire quand tout s’agitait autour de vous

  1. Laure Garralaga Lataste dit :

    Enfin « Roue libre » vint ! à la façon de Malherbe.
    Je vais lire… à tout à l’heure (ne pas confondre avec à toute allure!).

  2. Laure Garralaga Lataste dit :

    J’ai pris le temps de lire et fais ce constat : Quand tu es jeune, tu comptes de nombreux amis, mais quand le grand âge frappe à ta porte, tu peux alors compter tes vrais amis.

  3. GRENE CHRISTIAN dit :

    Salut les copains… et les copines!
    Bonjour J.J. Cale ou Goldman? Pour ce que tu écrivais hier, je dirai avec mon pote Arthur: « On n’est pas sérieux à 71 ans ». Je m’en expliquerai tout à l’heure. J’ai prévenu M. Darmian que mes parents me conduisaient chez le toubib ce matin. Ad’taleur!

  4. GRENE CHRISTIAN dit :

    M’sieur, j’suis rentré à la maison. Je serai tout à l’heure dans la classe avec un mot d’excuse. J’voulais vous dire aussi que J.J., il fait rien qu’à m’embêter. Il dit que je distrais la classe. Mais moi, plus tard, je veux être clown. Comme Zemmour. Ou Zavatta.
    Bientôt midi, c’est l’heure de l’opéra au « Maestro des Copains » avec Rosé Carreras, un ténor né le 5 décembre 1946 à Barcelone. Bof!

  5. GRENE CHRISTIAN dit :

    Muchas gracias, Laura mia!
    J’ai (re)lu le texte proposé par JMD, et je me suis trouvé bien des points communs avec André. Et, moi aussi, j’ai croisé Claude Bez sur mon chemin. Ce n’est pas à Jean-Marie que je l’apprendrai. Emouvant vot’ papier m’sieur!

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