Le pays qui a mis le bleu du ciel sur ses monuments

Dernier souvenir de voyage en attendant le retour à la normale

Une escapade en Asie centrale ne permet pas de retrouver les phrases musicales oniriques de la mélopée illustrant les caravanes de la route de la soie imaginées par Borodine. Il n’y a plus véritablement de chemins à inventer sous les étoiles, dans les steppes harassées par le poids du soleil de chaque journée, sauf à se comporter en « touristes » béats, croyant que la vérité se trouve dans une nuit sous la yourte, dans un coin aseptisé de ce que l’on appelle à tort un désert. Des camions abandonnés par une armée rouge évanouie dans l’histoire, les flancs chargés des marchandises superflues de la société de consommation, s’évertuent désormais à éviter les ornières de portions de chaussée n’ayant pas résisté à l’usure du temps. Ils zigzaguent entre des chausse-trappes et les excavations, semblables à celles laissées par des mines ou des bombardements, se souciant uniquement du sort de leur véhicule.

Dès la sortie des grandes villes étapes, les voyageurs aspirent à retrouver au plus vite les silhouettes, repères essentiels, émaillant le parcours hors du temps actuel qu’ils ont accompli durant des siècles, plus ou moins paisiblement. Il faut donner du temps au temps et savoir attendre. L’Ouzbékistan, pays carrefour des ethnies, des cultures, des paysages, des croyances et des patrimoines, exhibe avec ostentation ses richesses, héritées d’un passé glorieux éclipsant largement les prétentions occidentales à avoir construit le monde grâce au talent de ses savants, de ses architectes, de ses artistes. Il faut oublier ses certitudes inspirées des livres d’histoire, pour entrer dans ces épopées qui ne relèvent absolument pas des contes des mille et une nuits.

Croire que Galilée a fait tourner la tête à l’Inquisition en affirmant que la Terre se plaisait à bronzer face au soleil, relève de la méconnaissance absolue du rôle qu’a joué avant lui Ulugbeg, dans son observatoire à Samarcande. Imaginer que l’algèbre a des origines arabes, c’est ignorer que son créateur, Al-Khawarismi, originaire de Khiva était persan et que nous lui devons bien des tracas avec l’arrivée des « algorithmes » inspirés par son nom latinisé. Essayer de se persuader que les plus beaux édifices religieux sont nos cathédrales aux dentelles de pierre relève de la méthode Coué, puisque les medersas, les mosquées, les caravansérails élevés grâce à la mégalomanie de tyrans réputés éclairés, éclipsent ces édifices sombres par la luminosité retrouvée de leurs façades et de leurs décorations.

La diversité des savoirs, le mélange imposé des talents, l’émulation des artistes ont embelli des cités carrefours, traversées par les guerres mais aussi par les influences des peuplades asservies ou à l’âme commerciale. Par on ne sait quelle volonté, ils ont tous voulu unir la terre et le ciel, dans leur recherche éperdue d’un ailleurs plus paisible, plus rassurant, plus prometteur. Le bleu domine toutes les cités, avec des coupoles resplendissantes, pour réunir les espoirs d’un avenir meilleur et les craintes du présent.

Le bleu aux nuances différentes invite à plonger dans ces agencements millimétrés de majoliques rutilantes et de faïences patiemment ajustées, pour un bain lumineux offert aux regards. Comme des phares pour naufragés de l’océan de steppes, les minarets inutilisés dans cet Ouzbékistan arc-bouté sur la laïcité imposée par l’occupation soviétique, brillent de mille feux dans le soleil. La restauration, voire la reconstruction pure et simple, des monuments du passé permet de retrouver cette alliance entre une stricte géométrie répétitive et une créativité appartenant à chaque décorateur. Des piliers de bois minutieusement sculptés, avec des chapiteaux en stalactites, des plafonds finement peints : tous les lieux aux murs modestes en briques, qui ont elles aussi subi la loi du soleil, dégoulinent de l’imagination fertile de ces créateurs aux doigts agiles.

Les palais les plus resplendissants comme les médersas se voulant les plus humbles, repliés sur des cours intérieures sereines et sécrètes, trahissent la démesure dont sont seulement capables les princes bâtisseurs, obsédés par la trace qu’ils espèrent laisser dans l’histoire. Toujours plus haut, toujours plus raffiné, toujours plus démesuré ! Au mépris de la vie de celles et ceux qui ont transformé leurs rêves grandioses en réalités ayant plus ou moins bien traversé les siècles, ils ont « offert » à cet Ouzbékistan, fruit d’une partition complexe, strictement politique, du vaste territoire de l’Asie centrale, un patrimoine exceptionnel. Le « voyageur » qui ne se veut pas touriste, peut aller de ville en ville, comme un pèlerin traversant les époques, sans pourtant jamais rencontrer la vraie vie.

Tachkent a par exemple noyé son passé séculaire dans l’austérité monumentale de sa période « rouge » soviétique. Vastes avenues rectilignes dont la monotonie est rompue par des plantations massives d’arbres, architecture sans aucune imagination, parcs quadrillés avec statues monumentales, contrastent avec cette culture antérieure faite d’arabesques, de légèreté des motifs, de courbes généreuses, de couleurs chatoyantes que l’on retrouve à Samarcande, à Boukhara. L’âme de ces décors bleus, plaqués sur les toits du ciel, n’a plus droit de cité. Elle subsiste, soigneusement restaurée, comme le témoignage de cette ouverture qui fit des « routiers » de la soie, les acteurs de la rencontre des « mondes ».

 

 

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