Les « proloschats », peuple précieux de la Médina de Fès

Ils s’étirent , se pelotonnent, errent sans but apparent, se cachent dans les recoins les plus secrets, s’assoient pour regarder les fourmis humaines qui défilent devant eux ou tentent de quémander une caresse. Les chats prennent une place importante dans la Médina de Fès. Ils y occupent le devant de la scène avec la nonchalance de ces personnages certains de leur place dans la hiérarchie. Rien ne permet de supposer qu’une quelconque menace pèse sur leur avenir. En famille ou solitaire, ces félidés aux origines aussi entremêlées que celles des hommes qu’ils fréquentent, dégagent une sérénité que leurs congénères en d’autres lieux voudraient bien ressentir.

Le vaste marché de la seconde ville impériale du Maroc a été marqué dans son histoire par les épouvantables ravages de la peste. La maladie vécue comme un fléau divin aurait fait au XVI° siècle un millier de victimes par jour. La Médina ressemblant à une ruche très peu salubre respirait l’opulence grâce aux échanges véhiculés par les caravaniers. Le Maroc alors invincible, craint par les Ottomans et les Européens, était florissant grâce à la culture du sucre et à l’or venu du Mali. L’épidémie de peste qui l’avait frappé en 1595, amenée par les juifs séfarades, les Morisques et les Maures andalous, chassés d’Espagne (déjà!) provoqua même la chute de la dynastie du célèbre Ali Mansour. La présence de nombreux chats dans ce creuset aux maladies constitua probablement l’une des clés inconnus à l’époque évidemment pour exterminer les rongeurs coupables de la propagation des puces.

Compagnons de la salubrité publique pour les marchands ou les artisans confrontés à la promiscuité de denrées attractives pour les souris et les rats, les félins constituent une véritable armada aux missions diversifiées. Aucun d’eux n’a la stature rassurante et la rondeur attrayante du Raminagrobis de la fable. Ils crèvent la dalle de telle manière qu’il aient l’envie de se payer sur les bêtes nuisibles qui roderaient autour des précieux sacs de graines ou des légumes posés à même le sol ou sur des claies de mauvaise fortune pour celui qui les possèdent. Les gouttières ne les attirent guère puisque l’essentiel du boulot se situe au ras du sol. Ils sont très terre à terre.

La communauté des greffiers de la Médina regroupe sans aucune contestation des niveaux sociaux différents. La gardien du temple lové sur tapis de laine douce n’a visiblement pas la même vie que celui qui patrouille autour des étals de boucher ou près de la boulangerie. Le pelage roux tigré bien luisant et soigneusement léché du premier lui vaut les compliments des touristes pouvant être tentés par un achat. Le chat constitue de toute évidence un atout pour la vente puisque nombreux sont ceux parmi les chalands qui se penchent vers ce peloton soyeux jouant, comble pour lui, les cabots blasés par leur sort. Il dort (d’un œil) comme pour attester du confort de l’œuvre qui lui offre l’hospitalité. Un vrai spot publicitaire ! 

Bien d’autres ne bénéficient pas du même privilège et traînent leur misère physique entre les jambes de leurs maîtres indifférents. Seuls les étranger.ère.s au cœur sensible se penchent sur leur triste sort prenant le risque de provoquer des réactions imprévues. Dans leur regard passe en effet un effroi et une résignation similaire à celle que l’on peut détecter dans les yeux de ces enfants ou ces malheureux qui tendent sans espoir un paquet de mouchoirs jetables. La vie, plutôt la survie, reste impitoyable dans la Médina pour ce petit univers secret des auxiliaires de l’espoir des autres. Dès que le restaurateur ou le commerçant pense que les uns ou les autres importunent le « touriste » sacré, la sanction tombe et l’intrus simplement en quête d’un geste de compréhension ou de mansuétude pour se nourrir, est éloigné sans ménagement.

Les chatons inspirent une inévitable tendresse par leurs jeux puérils ou leurs cheminements incertains mais ils se méfient de ces mains tendues dont ils ignorent les intentions. Ils apprendront vite que le « royaume » de la Médina n’est idyllique que pour les visiteurs qui en empruntent les ruelles principales avec leurs euros ou leurs dollars en bandoulière. Toutes les nuits ils deviennent gris guettant une proie éventuelle ou grattant dans les déchets pour dénicher un reste oublié par les récupérateurs en tous genres. Ils se débrouillent au grand air avec parfois une âme charitable qui leur offre un godet d’eau pure comme récompense de leur engagement. Pour le reste les convives compatissants oublient la bien séance en lachant quelques brins de leur repas. 

Parfois un félin aux petites oreilles pointues rappellent que les « sphinx » de sa lointaine ascendance, ont été sacrés en Égypte. L’impression que dans le cœur de Fès ils occupent une place particulière depuis des siècles n’est pas illusoire. Dans la partie moderne de la ville quelques-uns trottinent sur les trottoirs ou traversent avec une élégante agilité les grandes avenues impériales. Ces aristos ont choisi une autre style de vie dont rien ne permet d’affirmer qu’elle n’est pas plus dangereuse que celle des prolos de la Médina.

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