La crainte du retour chez l’arracheuse de dents

Le rendez-vous est prévu de longue date tant l’accès aux soins est embouteillé depuis quelques années. J’ai eu le temps de m’y préparer. C’est vrai que j’ai perdu dans l’agitation quotidienne qui fut la mienne l’habitude de ce type de rencontre. Est-ce par manque de temps ou plus certainement à cause d’une certaine lâcheté que ma fréquentation des cabinets des chirurgiens-dentistes a connu une éclipse de quelques décennies ? Les récits des aventures douloureuses des uns et des autres en ces lieux où l’on propose des fauteuils aux ceux que l’on nomme à tort des patients suffisaient à me convaincre de ne pas trop gémir sur mes douleurs dentaires.

Il me fallait pourtant me résoudre en ce jour à faire confiance à une représentante des arracheuses de dents. Je m’y étais préparé en me persuadant que les techniques avaient évolué et que désormais il était envisageable de ne pas trop souffrir. La douleur fulgurante ressentie au contact d’un rosé un peu trop glacé ou d’un café brûlant constituait une raison suffisante pour ne convaincre que rien ne saurait être plus angoissant. Un coup de « stylet » d’une intensité foudroyante surgissant à la base d’une prémolaire haïssable constituait le meilleur argument pour me décider à tenter ma chance à la roulette.

Avez-vous ressenti l’angoisse de l’entrée dans la salle d’attente de chez le dentiste ? Pour ma part sa blancheur et son dépouillement liés au contexte sanitaire ne contribuaient pas à diminuer ce sentiment de m’installer dans un milieu hostile. Quant en plus les vrombissements aigus ou plus graves des outils traversent les cloisons, le moral en prend un coup. Aucun autre bruit que celui qui filtre par épisodes de la salle de soins. Même si les a priori ne doivent pas être de mise nul ne peut empêcher l’imagination de transformer ces indices sonores en signaux d’une inévitable souffrance.

Quand le silence s’installe et que la personne sort pour aller régler les formalités idoines, l’espoir de trouver sur son visage quelques stigmates de son passage entre les mains gantées de la « dentiste ». ce fichu masque obligatoire interdit toute interprétation. Pas trop le temps de réfléchir. En tenue parfaite de salle d’opérations la « chirurgienne » m’interpelle. Aucun doute possible c’est à mon tour. Elle s’enquiert de mon triste sort, m’invite à m’allonger sur un transat inclinable dans un décor que je ne m’imaginais pas aussi simplifié.

En raison de l’ancienneté de mes souvenirs, beaucoup plus inquiétants je cherche ce qui m’attend. Pas de ce large projecteur circulaire, plus de potence avec câbles, outils et coupelle portant le fameux verre pour se rincer entre les activités perçantes, vibrantes, décapantes ou coupantes du professionnel bricoleur. On a changé la salle de tortures en salle d’opération aussi rassurante que possible. Le paradis blanc a remplacé l’enfer démodé.

Inévitablement remonte à la surface ces moments passés sur un fauteuil massif de la dentiste créonnaise de mon enfance. Une dent brisée sur le parquet de la salle des fêtes de Sadirac et une autre dans un voyage scolaire sur le goudron d’un parking avaient entraîné la nécessité de soins dentaires délicats. Du moins sur le principe. La praticienne décida de rapprocher les incisives en installant autour de deux d’entre elles un fil de cuivre qu’elle serra chaque jeudi matin avec une petite pince d’un cran. J’en conserve une impérissable haine des dentistes, bourreaux impitoyables au nom des nécessités de leur rôle. La douleur demeure en moi bien vivante plus de six décennies plus tard. C’est probablement ce qui me fait juger les actes du jour légers et parfaitement maîtrisés.

Même la piqûre d’anesthésie me paraît anodine. C’est dire. Sur le qui-vive je laisse les opérations se dérouler avec une certaine fatalité. Dans le fond c’est la solution. Attendre que les événements se déroulent en fermant les yeux. Même si j’ai bien de mal à contenir pour une fois mon envie de la fermer, j’ouvre ma gueule au maximum pour favoriser le travail de celle qui s’efforce de conjuguer précision et précaution. Désagréable, agaçant, pénible mais supportable. Masquée, chantonnant comme pour couvrir le son dévastateur de la fameuse roulette. L’assitante et son aspirateur m’agace.

L’eau, l’air nettoient les impuretés du chantier.  Je me surprend à accepter ce que je pensais insupportable.  Il serait cependant malhonnête de prétendre que lorsque la dentiste annonce que sa tâche est achevée il n’y a pas un sentiment de soulagement. Une gencive en bois à ramener dehors au vent frais reste le seul signe du passage dans ce cabinet où je pense que je resterai toujours sur les dents malgré tous les efforts louables de l’arracheuse. La confiance reviendra mais à petites doses.  

Ce contenu a été publié dans AU QUOTIDIEN, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à La crainte du retour chez l’arracheuse de dents

  1. Bernie dit :

    Bonjour JMD,
    La profession de dentiste a évolué.
    Je pense que la sensation de froid est dû à un mauvais état de l’émail. C’est tjs de l’extérieur le ressenti. Attention ce mal va évolue à l’intérieur. Une visite chez le dentiste est nécessaire

  2. Laure Garralaga Lataste dit :

    Question à J.M… Pourquoi féminiser ce nom que tout le monde rejette ? Personnellement, j’ai toujours eu à faire à des arracheurs de dents…

    • Bernie dit :

      Bonsoir Laure,
      Que ce soit un homme ou une femme dentiste peu importe. Au vu des déserts médicaux un peu partout dans notre pays et de l’absence d’autorité pour la création de cabinets médicaux.
      Bonne nuit et faites de beaux rêves

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    @ à Bernie
    De mon temps, on parlait … des arracheurs de dents, et puis le métier c’est féminisé… !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.