Un jour que la poussière de l’oubli finira par ensevelir

La guerre s’installe sur les écrans de nos télévisions et la mort vient s’y prélasser avec des images réputées authentiques. Les jeux vidéo permettent de tuer virtuellement des centaines de soldats ou de civils sans que jamais celui qui tire n’ait l’impression de transgresser un principe moral. Les journaux diffusent en boucle des visages tuméfiés ou ensanglantés pour magnifier la victoire de la violence.

Notre société a oublié que, durant des décennies, après les affres de 1914-1918, des milliers de poitrines clamaient durant des crises pouvant conduire à un conflit armé : plus jamais ça ! Ces « pacifistes » d’un autre siècle avaient connu les réalités des combats dans le froid, la boue, la puanteur et l’effroi. Ils savaient ce que la violence engendre comme souffrance et comme haine. Certains d’entre eux ont payé de leur vie comme déserteurs leur opposition à la guerre.

Ils n’avaient, de retour dans leur village, aucune envie de raconter ce qu’ils avaient vu, entendu, senti et subi. Certains n’arrivèrent même jamais à se débarrasser de visions infernales qui les hantèrent toute leur vie. Leur guerre n’avait rien de virtuel, et la mort rôdait chaque jour dans les tranchées, sous les bombes ou face à une mitrailleuse impitoyable. Elle surgissait pour faucher en pleine jeunesse des hommes partis pour simplement faire ce qu’alors tout le monde considérait comme un devoir.

Cette guerre 14-18 dont nous célébrons aujourd’hui le 103° anniversaire de la fin, restera, dans l’histoire de notre pays, comme la première de la mondialisation d’un conflit.
Elle mêla dans le fracas des armes, des hommes de toutes les religions, de toutes les origines sociales, d’ethnies différentes ou d’opinions diverses. Ils avaient en commun leur volonté de ne pas subir un sort défavorable, de se battre pour préserver leur avenir et celui de leurs proches, de défendre leur lopin de terre, leur atelier modeste ou industrialisé, leur bureau cossu ou médiocre, leur école ou leur maison. Il n’y eut aucune pitié pour aucun d’entre eux, quel que soit le camp qu’il fréquentait.

Près de 10 millions de morts ou de disparus, près de 13 millions de blessés, des millions d’orphelins et des destructions massives, figurent au bilan de ces affrontements menés selon un principe de Paul Valéry voulant que « La guerre soit le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais qui ne se massacrent pas ! » Jamais peut-être, à notre époque, ce constat n’a été aussi valable, comme si nous n’avions jamais tiré les leçons de l’Histoire.

Cette commémoration d’un bref moment de joie pour celles et ceux qui voyaient la fin de leur cauchemar, et d’une longue période de tristesse pour celles et ceux qui voyaient débuter ou se poursuivre leur deuil, doit démontrer notre volonté collective de ne pas nous laisser tromper par les apparences. Il n’y a pas et il n’y aura jamais de guerre juste, puisqu’elle est provoquée par des faits ou des décisions qui ne le sont pas. Rien ne justifie que l’Homme devienne un loup pour l’Homme sur cette terre. La haine, l’exclusion, la vengeance, le racisme, les intérêts financiers ou géostratégiques, ne sauraient excuser le moindre geste de violence.

Ne nous laissons pas abuser par des déclarations victorieuses, tentant de faire oublier encore une fois la disparition de femmes, d’enfants, d’hommes d’un camp ou d’un autre, innocentes victimes de guerriers lointains. La seule victoire qui vaille c’est celle de la paix, du partage qui permet d’éviter les affrontements, les crimes, les attentats, les atrocités.

La guerre 14-18 restera celle des gens simples mobilisés, ne sachant pas forcément les raisons qui les conduisaient au front. Cette réalité a transformé des paysans, des ouvriers, des employés, des fonctionnaires, des étudiants, des cadres en banale « chair à canon ». Ils n’ont réalisé ce qui les attendait que quand il était trop tard. L’indifférence constitue, à cet égard, le pire poison pour la démocratie. Elle rôde autour de nos consciences.

Il nous faut, inlassablement, éduquer. Il nous faut inlassablement expliquer. Il nous faut inlassablement faire vivre les principes de la tolérance et de la solidarité. Il nous faut mener sans fléchir le seul combat qui vaille, celui pour que vive la paix.

En ce 11 novembre, en notre monde malade du profit, traversé par une guerre économique devenue fatale socialement à tellement de gens, nous avons le devoir de ne pas renoncer à exercer notre statut de citoyennes et des citoyens.

Ce matin, si vous avez la possibilité de vous recueillir devant une trop longue liste de noms gravés dans la pierre ou le marbre pour une éternité qu’ils ne souhaitaient pas, vous démontrerez, comme le souhaitait Jaurés, premier mort de la guerre, assassiné par l’une des victimes de l’endoctrinement haineux, que nous sommes encore capables de « n’avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent et une confiance inébranlable dans l’avenir »

Tout simplement vous considérerez que tout hommage public responsable et solidaire a son utilité dans un monde des mémoires défaillantes. Le chiendent de la guerre ne s’installe en effet que dans les espaces vides des consciences.

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4 réponses à Un jour que la poussière de l’oubli finira par ensevelir

  1. Laure Garralaga Lataste dit :

    … Et ceux qui réussirent à échapper à cette sale guerre de 14-18 vont tomber sous les coups de cette terrible pandémie à qui on donna le nom de « grippe espagnole » puisque l’Espagne des Bourbons était restée en dehors de ce lamentable conflit ! Cette fausse
    … Cette appellation « grippe espagnole » va se graver dans la mémoire collective des Français, pour ressurgir lors de la Retirada de 1939, avec l’accueil fait aux Républicains espagnols dans des camps de concentrations français, puisque tel était leur nom, et que Pétain désignera sous un vocable plus acceptable, celui de camp d’internement… Nous sommes nombreux encore aujourd’hui à demander que soit corrigée cette dénomination « grippe espagnole », car il y va de la fraternité entre les peuples.
    La pandémie du Covid a bien failli tomber dans ce piège du « qui est responsable de pareilles hécatombes » ?

    • J.J. dit :

      Laure @… Cette appellation « grippe espagnole » va se graver dans la mémoire collective des Français, pour ressurgir lors de la Retirada de 1939,..

      Les autorités française et une partie de la population n’ont pas eu besoin de cette référence pour montrer toute leur cruauté (voir l’accueil des autorités polonaises aux migrants), mais c’est vrai que ça n’a pas arrangé les choses.

      Mais il ne faut pas généraliser , au niveau de la population, des « colibris » ont souvent fait ce qui leur semblait être leur devoir.
      J’ai vu , au cours d’une AG à Perpignan, un reportage monté par les service communication de la MAIF qui rapportait comment les habitants de petits village des Pyrénées Orientales avaient accueilli fraternellement leur voisins.
      Le représentant de la municipalité avait remercié les organisateurs d »avoir rappelé cet épisode de l’histoire locale.

      Je ne me souviens pas de l’arrivée des réfugiés espagnols, mais un de mes premiers souvenirs d’enfance, c’est l’image de mosellans et d’alsaciens couchés, certains à même le plancher dans toutes les pièce de la maison.
      C’était toujours mieux que dehors.

  2. J.J. dit :

    « Jamais peut-être, à notre époque, ce constat n’a été aussi valable, comme si nous n’avions jamais tiré les leçons de l’Histoire. »
    Une des raisons du ton pessimiste de mon commentaire d’hier.

    L’illustration représentant le petit écolier du monument au mort de Gentioux montre bien que pour les « autorités bien pensantes », le pacifisme n’est pas de mise : ce monument n’a jamais été inauguré officiellement le autorités s’y étant opposées, le trouvant trop contestataires et donnant le « mauvais exemple ».
    Il y a de nombreux monuments pacifistes en France, particulièrement émouvants, et parmi ceux qui ne sont pas considérés comme tels, certains sont loin de l’image cocardière du poilu en armes.
    Ainsi, celui d’Angoulême où l’on voit trois femmes : la mère, la grand mère et la petite fille, dans une attitude de recueillement, inutile de préciser quel est le personnage qui manque.

  3. Philippe Conchou dit :

    Jeunes écoliers, à la fin des années 50, nous allions, grelottants, chanter la Marseillaise au monument aux morts, devant les villageois et quelques papys tremblotants portant des drapeaux tricolores usagés.
    Nous ne comprenions pas alors ce que nous faisions là à nous geler dans le froid du 11 novembre; Mon père disait « Untel a fait Verdun, un autre était au Chemin des Dames ou aux Dardanelles… », ces lieus étranges nous étaient inconnus.
    Quelques années plus tard, lors d’une discussion avec un octogénaire qui avait « fait » Verdun, à la question « comment c’était ? » il répondit seulement par un « c’était affreux » qui en disait plus que tous les livres et discours.
    Bien plus tard, la retraite approchant, je me suis intéressé aux 17 noms figurant sur le monument aux morts. Grace à internet on trouve pour la plupart et assez facilement leur parcours fatal.
    Curieusement, seuls 5 parmi eux étaient réellement issus de la commune, comme si pour ne pas faire « chiche » on avait allongé la liste de noms. Les autres avaient des attaches plus ou moins proches avec la commune (ouvriers agricoles, cousins etc…). Certains figurent sur les monuments de plusieurs communes.
    Le plus âgé avait 47 ans…, mort de « maladie contractée au service », le plus jeune venait de fêter ses 20 ans, brillant élève des « Arts et Métiers », il avait choisi de s’engager dans les chars, il est mort dans l’Aisne, brûlé dans son char après 10 minutes de combat le 18 juillet 1918.
    Pour le reste, deux frères de 37 et 34 ans, un grand oncle, disparu à Craonne dont on n’a jamais su ce qui lui était arrivé, et des jeunes gens qui n’avaient sûrement pas demandé à être là.
    Beaucoup de deuils pour un village de 200 habitants, mais on oublie, on fait des hommages pour se donner bonne conscience et blablabla…

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