Le jour où j’ai rencontré un certain (Francis) Pécresse…

Lorsque je reviens sur quelques moments de ma vie et que je les mets en adéquation avec les événements de l’actualité, je me rends compte que parfois ce que l’on appelle le hasard a meublé mes souvenirs de moments particuliers. C’est ainsi qu’un dimanche de juin 1974 dans un restaurant de Saint-Emilion, j’ai pu échanger assez longuement avec un certain Francis Pécresse. Une conversation dont les mots résonnent depuis quelques temps dans ma tête. Vous en devinerez aisément les raisons.

L’équipe de la Jeunesse Sportive de Saint-Christophe des Bardes dans laquelle je prenais mon pied (de footballeur) bouclait sa saison en participant, comme c’était le cas en ces temps-là au tournoi annuel du club de Montagne. Ces rendez-vous entre voisins attiraient bien du monde et surtout autorisaient des « énièmes mi-temps » dont la mémoire de mon foie conserve des traces. Nous avions obtenu le matin le privilège de disputer en fin d’après-midi la grande finale ce qui nous avait valu une invitation par le Président au restaurant « Le Cardinal ». La troupe en survêtements envahit donc la salle plutôt paisible et huppée pour des agapes joyeuses. Une situation inconnue dans ce lieu gastronomique réputé pour sa clientèle huppée.

Alors que nous approchions du dessert d’un menu bien peu diététique Michel Rollet, le plus extraordinaire des dirigeants que j’ai pu croisé, me montra une table éloignée où était installé un client dont visiblement les serveurs prenaient grand soin. Il regardait cette « jeunesse » exubérante d’un œil amusé. J’apprendrai plus tard que ce vieux Monsieur tiré à quatre épingles connaissait le club puisque depuis l’entre deux guerres car il venait très souvent à Saint-Christophe des Bardes. « Tu veux que je te le présente ? C’est Francis Pécresse me glissa Michel. On ne le dirait pas mais ce gars-là est multi-millionnaire. Il possède les châteaux Grand Corbin chez nous et Trotanoy à Pomerol ! Viens on va le saluer ! » C’est ainsi que je me suis retrouvé à la table du grand oncle par alliance de Valérie Pécresse.

Il nous invita à nous asseoir et commanda 3 cafés et une bouteille de champagne après que Michel eut fait les présentations et lui ait annoncé que l’équipe allait jouer la finale du tournoi de Montagne. «  Félicitations! Vous portez 4 bouteilles à ces jeunes gens car ils vont gagner! » ajouta-t-il au serveur médusé. Il me demanda de me présenter, témoignant d’un intérêt sincère pour mon parcours. « Vous êtes instituteur ? Un beau métier. C’était celui de ma mère dans mon village de Combressol. Vous connaissez Combressol ? C’est en Corrèze. Et oui je suis corrézien comme quelques-autres à Libourne. Mais dites-moi mon garçon vous n’allez pas rester instituteur toute votre vie ? C’est pas ce qui va vous permettre de faire fortune. Je suis certain que vous méritez mieux… » Homme d’une très grande curiosité d’esprit il m’était vite apparu comme assez original dans sa façon de vivre et de penser.

Combressol était resté son village avec ses racines. Lorsque je lui expliquais que je n’avais pas eu d’autres solutions pour poursuivre mes études que d’aller à l’École normale il me raconta qu’il revenait souvent à Combressol où se trouvait la maison familiale, dont la moitié avait servi… d’école. « J’y suis vraiment chez moi encore plus qu’à Saint-Christophe des Bardes ». Il y gardait les repères de son enfance. « Un jour en rencontrant un ancien camarade de classe qui n’avait pas pu faire d’études par manque d’argent et qui était resté modeste métayer j’ai ouvert les yeux sur cette injustice que représentait l’accès à l’éducation. J’ai donc voulu aider les enfants de Combressol en créant une bourse en 1957 par le biais d’une fondation. La bourse est alimentée par les intérêts d’un capital bloqué. J’ai fait en sorte que le système me survive et que ma famille n’ait rien à dire, ni exiger. Je n’ai jamais eu d’enfants, ceux de Combressol sont un peu les miens, c’est normal que je les gâte »  Cette déclaration me laissant sans voix car elle me privait de l’idée reçue que les gens riches ne se souvenaient pas de leur parcours.

Il ajouta « vous savez moi j’ai suivi des études de droit et me voici vigneron (sic). Il faut oser dans la vie. Ne jamais se contenter de l’endroit où l’on est. J’ai été avocat et liquidateur de biens à Paris. J’ai participé aux négociations entre l’État et la famille Renault lors de la nationalisation de leur entreprise. J’ai défendu les intérêts des héritiers de Louis Renault en 1945 qui ont obtenu une belle indemnisation. Mon père était marchand de vin. J’ai toujours aimé la vigne et donc je m’étais lancé en achetant des propriétés (1) avant la dernière Guerre quand personne n’y croyait ». Proche des 90 ans il gardait un regard malicieux et ravi de pouvoir jouer à contre emploi. Il cassait le codes avec une certaine jubilation. 

« Je vais vous donner un conseil : vous organisez un bel hold-up. Pas une caisse de supérette. Un truc rentable. Vous planquez l’argent. Si vous êtes arrêté vous prenez un très bon avocat et vous attraperez quelques années de taule. En étant patient et sage vous sortirez très vite et vous récupérez le magot. » Que répondre ? Je suis mal à l’aise ! Pas lui. Impossible de savoir s’il était sérieux ou si c’était un message sur la société qu’il avait côtoyée. En tous cas il était heureux de son effet. J’aurais tant aimé le revoir et discuter plus en avant avec lui. La finale ? Je ne m’en souviens plus mais le champagne n’avait pas eu l’effet escompté. Au contraire.

(1) propriétaire des châteaux Trotanoy à Pomerol, Grand Corbin à Saint-Émilion, Villegeorge et Duplessis en Médoc et de château Vray Canon Bodet-la-Tour devenu château Canon Pécresse

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10 réponses à Le jour où j’ai rencontré un certain (Francis) Pécresse…

  1. J.J. dit :

     » C’est ainsi que je me suis retrouvé à la table du grand oncle par alliance de Valérie Pécresse. »
    La branche alliée n’a apparemment pas hérité du personnage, à part probablement la fortune, passée entre de biens peu recommandables mains.
    Personnalité hors du commun, comme on aimerait qu’il y en eût davantage.

    • Laure Garralaga lataste dit :

      @ à J.J.
      « Je n’ai jamais eu d’enfants… » avoue cet oncle… Si elle n’est pas élue, elle pourra toujours s’installer en Médoc…, loin de Saint Emilion et Pomerol…

  2. Philippe Labansat dit :

    Eh bien, ce portrait me touche, puisque c’est grâce à un mécène comme ça que ma famille est sortie de la misère.
    Ça se passait à Lodève, au début des années 1900. C’est là que mon grand père paternel, Pierre, vivait très misérablement, élevé par ses grands parents adorés.
    Il y a seulement quelques semaines, j’ai pu reconstituer ce qui n’était jusque là qu’un mystère familial ou une rumeur. Ce grand-père aurait vu ses études payées jusqu’au baccalauréat par un riche bienfaiteur.
    Grâce aux associations lodévoises, j’ai appris que c’est un Monsieur Galtié, riche natif de la commune, sans ascendants ni descendants, qui a créé une bourse pour soutenir les jeunes lodévois, bourses dont mon grand-père a bénéficié pour aller jusqu’au bac, puis au professorat d’espagnol, sans oublier la parenthèse de la guerre de 1913 à 1919 (sanatorium compris, puisque gazé).
    De là, malgré sa modeste paye, il a pu aider toute une famille nombreuse (par exemple, sa femme avait 13 frères et sœurs) et qui ne roulait pas sur l’or.
    Si j’écris confortablement installé dans ma maison aujourd’hui, je le dois beaucoup à ce Monsieur Galtié, dont la bourse d’études a fonctionné jusque dans les années 1960. J’ai appris que les associatifs lodévois projetaient de faire entretenir sa tombe et de le faire honorer par la commune de Lodève, et je serais bien partant pour y apporter ma contribution…

    • Laure Garralaga lataste dit :

      @ à Philippe

      Comment ce grand-père a-t-il pu choisir d’enseigner cette discipline si peu appréciée à cette époque ? De proches racines ? L’amour pour une belle brune ?
      « … et je serais bien partant pour y apporter ma contribution… » Attention, il faut toujours tenir ses promesses !

      • J.J. dit :

        Comment ce grand-père a-t-il pu choisir d’enseigner cette discipline si peu appréciée à cette époque ?
        Je ne sais si l’español était une discipline peu appréciée, mais c’est avec ces profs que j’ai eu les meilleures relations.
        Me disculpa de haber arrepiento muchos conocimientos en español (con todas las errores posibles…).

        • Laure Garralaga Lataste dit :

          @ à J.J.
          L’essentiel c’est de participer… (propositions de transformation car je déteste le mot correction)
           » Discúlpame por… arrepentido… »
          Et pour finir : comme on dit « un error »… con todos los…
          Bravo et merci pour cette offre de retour en arrière !

    • J.J. dit :

      C’est bien ce que j’ai dit :
      Personnalité hors du commun, comme on aimerait qu’il y en eût davantage.

  3. Philippe Labansat dit :

    Ah oui, et Michel Rollet a été mon prof de maths en terminale scientifique, au Lycée, aujourd’hui Max Linder, de Libourne…

  4. Philippe Labansat dit :

    Pour être tout à fait complet et répondre à Laure, la famille a finalement migré vers le pays Basque où elle s’est implantée en partie, une autre partie, pour survivre, avait émigré à la fin du 19ème siècle vers le Mexique. Là-bas, une branche s’est implantée puis, par Tijuana, une autre partie est passée aux Etats-Unis où ces salauds de migrants (c’était avant Trump), sont devenus d’honorables citoyens états-uniens (dont certains ont vaillamment combattu pour leur pays d’adoption).
    De là, certains sont repartis vers les Philippines, et comme d’autres se sont mariés en Afrique, je suis très fier de ma famille Labansat d’à peu près toutes les couleurs et toutes les langues.
    Mais pour revenir au grand-père, c’est bien un tropisme hispanophile qui a poussé Pierre, au point d’aller enseigner dans un Lycée Français de Madrid dans les années 1920, tout en étant précepteur chez un riche industriel madrilène pour ne pas mourir de faim. Plus tard, il est revenu en France pour poursuivre et finir sa carrière en région parisienne.
    Il a eu l’agrégation d’espagnol et il en était très fier, vu d’où il venait. Derrière, ses deux fils, sa belle-fille sont devenus profs d’espagnol, un de mes neveu a pour épouse une prof agrégée d’espagnol, un cousin a été président du Festival Biarritz Amérique Latine… bref, toute la famille a des accointances ou est tournée vers la culture hispanique et j’arrête là mon roman…

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Philippe

      Les différents types de « Conquistadores » ne sont-ils pas… les Hispanos/Italiens/Portugais ? Et les Francos/Anglais… !

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