De la coupe paternelle à celle de la brosse émancipatrice (2)

Lorsque Numa ferma boutique, le village dut trouver une solution pour l’entretien de ses barbes et de ses chevelures. Le brave homme n’eut guère droit à une longue et modeste retraite. Sa maisonnette du bourg fut vendue à un nouvel arrivant dont on découvrit très vite les talents de chanteur exploités par la chorale de l’église de Sadirac. Cette « basse » à laquelle Rossini n’aurait pas tourné le dos pour le rôle de Don Basilio, excellait lors des enterrements avec un De Profundis à faire frémir toute l’assistance.

Pour être coiffé il fallait donc se rendre à Créon et fallait-il encore avoir le moyen de locomotion pour accomplir ce court déplacement utilitaire. Mon père décida donc qu’il pouvait ajouter à sa vaste palette de métiers, celui de coiffeur. Il acheta d’occasion lors de la vente des outils de Numa, une tondeuse à main, un peigne effilé, un coupe-choux de taille modeste et des paires de ciseaux pointus. Il débuta avec une technique rudimentaire mais son éternelle adaptation à toutes les situations il devint reconnu pour son talent.

Nous fûmes avec mon frère, ses premiers patients. Le « garde-champêtre-cantonnier-fossoyeur-viticulteur-maçon-charpentier-bricoleur… etc » devint ainsi au fil des mois notre coiffeur attitré ainsi que celui de bien d’autres Sadiracais. Certes sa compétence se limitait à des coupes classiques qu’il soignait pour éviter les échelles traduisant une maladresse dans le traitement du dégradé. Il avait un vrai handicap avec la grosseur de se doigts qu’il avait bien du mal à loger dans les anneaux des ciseaux. La tondeuse trahissait parfois sa volonté d’en finir rapidement par un tirage douloureux des « petits » cheveux. Interdit de se plaindre. 

Cette période de l’école élémentaire ne me posa aucun problème esthétique. D’ailleurs rares étaient nos copains qui avaient retrouvé le chemin d’un salon de coiffure. Les coupes extrêmement simples ne nécessitaient pas il est vrai, une technicité particulière. Parfois pour le jour de la rentrée certains se rendaient chez un professionnel et les parents, une amie ou un ami, une connaissance assuraient ensuite l’entretien moyennant un petit écot en nature. Nous nous estimions privilégiés quant nous constations les dégâts provoqués par des « coiffeurs » à la tonte facile.

Les deux frères d’une autre famille italienne avaient été ainsi les innocentes victimes de l’inspection de l’instituteur qui entamait souvent des campagnes de lutte contre les poux. Après avoir inspecté les mains passées au lavage collectif quelle que soit la température ambiante dans un vaste lavabo installé dans le vestiaire, M. Meynier auscultait d’un œil expert les tignasses mal entretenues. Il détecta chez ces « grands » une contamination avancée et les renvoya à midi chez eux pour être épouillés. Ils revinrent avec la « boule à zéro » et de grandes zébrures sanguinolentes, la mine défaite et le regard embué de larmes. Leur père alcoolique permanent, les avaient rasé avec la tondeuse qu’il utilisait pour les moutons. Jamais plus je n’ai protesté quand mon père utilisait maladroitement la sienne.

Bien évidemment l’âge venant mes exigences esthétiques furent vite différentes. Dès mon entrée en sixième, je sollicitais un passage sur le fauteuil d’un vrai coiffeur pour obtenir une coupe en brosse. Un signe d’évolution indéniable puisque cette coiffure témoignait d’un soin particulier au début des années 1960, pour son apparence. La « brosse » alliait le soin et la rigueur. Mon père s’y était essayé mais avec un succès mitigé. Il lui fallut se résigner à nous conduire au salon de coiffure-bar de Créon chez Ogé et Carrio.

Un lieu particulier situé dans la rue longeant l’église. Un comptoir au fond accueillait la clientèle assoiffée ou les clients en attente et la salle très étroite se trouvait partagée par une cloison en tissu à hauteur d’homme. D’un coté les tables du bar. De l’autre trois fauteuils dernier cri. Sur ce commerce polyvalent régnait M. Ogé, vieil homme bougon, se déplaçant avec difficulté et dont la vue était proche de celle d’une taupe. Son gendre Carrio promis à sa succession, d’origine espagnole beaucoup plus disert et efficace avait embauché un cousin. Raphaël, joueur de football de talent (1) était convoité par les jeunes car son talent était reconnu. Il symbolisait le modernisme, la compétence et la gentillesse. Impossible cependant de connaître à l’avance au moment de l’arrivée l’ordre de passage.

Je scrutais donc avec inquiétude l’avancée des coupes en cours et je calculais quelles seraient mes chances de bénéficier des services de Raphaël. Lorsque le sort m’était défavorable et que je me retrouvais entre les mains hésitantes du patron, je souffrais le martyr. En effet la coupe en brosse nécessitait une application avec un tube de Gomina destinée à durcir les cheveux pour les couper à une hauteur identique. Il frottait comme un dingue pour ensuite s’escrimer avec la précision d’un tailleur de haies. Le résultat n’était guère à la hauteur de mes espoirs et je fulminais en rentrant à vélo vers la maison sadiracaise jurant un peu tard que l’on ne m’y reprendrait plus. Il me fit renoncer discrètement à la « brosse » en jouant discrètement sur les délais entre les coupes. 

(1) Raphaël Pétro fut un attaquant du club Athlétique Créonnais de talent. Ils e brisa le tibia avec son scooter qui lui tomba sur la jambe. Rétabli il eut à nouveau la jambe cassée dans les mêmes circonstances ce qui mit fin à sa carrière prometteuse. 

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15 réponses à De la coupe paternelle à celle de la brosse émancipatrice (2)

  1. J.J. dit :

    Cette « basse » à laquelle Rossini n’aurait pas tourné le dos pour le rôle de Don Basilio, excellait lors des enterrements avec un De Profundis à faire frémir toute l’assistance.

    On sent planer sur cette prose, l’ombre de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais et de son « barbiere de qualita ». Rien de plus normal.

    J’ai gardé un mauvais souvenir de la coupe en brosse, que dans un moment de volonté d’indépendance je m’étais faite faire.
    De retour à la maison j’avais eu droit à une aigre et récurrente mercuriale.
    De surcroît, le lendemain notre prof principal (de 6ème) déclara que cette coupe me donnait l’air d’un bagnard, « sobriquet »(j’aime bien le mot) dont mes compagnons de classe usèrent sans réserve et à mon grand désagrément.
    Cet âge est sans pitié.

  2. christian grené dit :

    Faudrait voir Jean-Marie à cesser de couper les cheveux en quatre. J’en ai encore un qui est arrivé sur ma soupe et ça m’a fait dresser les… D’ailleurs, on ne dit pas cheveux mais chevoudrais.

  3. Laure Garralaga Lataste dit :

    @ à J.J.
    Le barbier de Séville qui parle italien ! … ¡ Gr… !

    • J.J. dit :

      Et oui, c’est comme ça, le livret est en italien, comme dans beaucoup d’opéras, surtout de musiciens italiens !
      Mais l’air de Figaro se chante également en français :
      « La belle vie en vérité, en vérité,
      Pour un barbier de qualité, de qualité ! »
      Par contre, à Séville à côté d’une petite venta, dans le cœur de la ville on vous montre une boutique fermée et on vous assure que c’est là que se tenait l’échoppe de Figaro !

  4. Darmian-Gautron dit :

    Oh punaise la coupe paternelle ❤️ pour nous c’était la coupe Nono … genre Jeanne d’arc et après le coiffeur le mercredi avec grand mère
    Des merveilleux souvenirs mêmes si nous n’avions pas tout à fait les memes goûts capillaires … pour moi ce fut Jeanne d’arc et Mireille Mathieu durant des années et un jour j’ai décidé que c’était Sabrina des drôles de dames et c’était mieux

  5. Laure Garralaga Lataste dit :

    Laure suite…
    Si j’étale mon savoir linguistique… j’ose avouer que j’ai toujours été réfractaire à l’anglais (notez que je n’utilise pas le A…) et suis restée réfractaire aux Anglais !

  6. mlg dit :

    La coiffeuse :un martyre pour moi qui rêvait d’avoir les cheveux frises bref c’est à cause de ça que j’ai certainement gâché ma vie…………………………………..

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