Acte III, scène 10 de « l’électeur imaginaire » comédie donnée en campagne

Les 400 ans de la naissance de Jean Baptiste Poquelin devenu Molière donne lieu à de multiples manifestations. Les exégèses les plus fines de son art de la comédie se succèdent. Les hypothèses d’une aide de Corneille pour construire et écrire les plus brillantes des œuvres du tapissier du Roi alimentent les débats. L’évocation de ses liaisons tumultueuses avec Madeleine permet de constater que les mœurs dans le milieu du spectacle n’ont guère évolué depuis quatre siècles. Mais comme en termes choisis toutes ces récits sont construits il n’y a pas matière à scandales.

Un seul regret pour bien des élèves d’antan : ne pas avoir compris car trop jeune que cette forme de théâtre constituait bien plus que des textes abstraits ou décalés mais des superbes partages de la constance des comportements sociaux. Le déclin de la culture, le rôle pervers des religions, le confinement hors de toute vie collective, la prééminence obsessionnelle de l’argent, les fourberies des faux amis, le goût de l’exotisme et tant d’autres sujets occupent une place de choix dans notre monde réputé évolué.

Je ne résiste donc pas à la tentation de vous délivrer pour ce docte anniversaire, ma vision de la scène 10 de l’acte 3 du Malade imaginaire que je me permets d’intituler « l’électeur imaginaire ». Bien évidemment toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas pure coïncidence. Dialogue entre Eric et Paul !

L’électeur imaginaire : Acte III Scène 10

Deux personnages : Eric, en médecin, Paul en citoyen normal

Eric : Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.

Paul : Cela est admirable !

Eric :Vous ne trouverez pas mauvaise, s’il vous plaît, la curiosité que j’ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes, et votre réputation qui s’étend partout, peut excuser la liberté que j’ai prise.

Paul : Monsieur, je suis votre électeur.

Eric : Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Depuis quand croyez-vous que j’exerce ?

Paul : Je crois que tout au plus depuis vingt-six, ou vingt-sept mois.

Eric : Ah, ah, ah, ah, ah ! Depuis quatre-vingt-dix ans.

Paul : Quatre-vingt-dix ans ?

Eric : Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux pour reprendre des idées que vous pensiez oubliées.

Paul : Par ma foi voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.

Eric : Je suis politicien passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume. Je veux des maladies sociales d’importance, de bonnes fièvres des consciences, de superbes pestes brunes, de bonnes pleurésies déraisonnables, avec des inflammations collectives, c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire.

Paul : Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

Eric : Donnez-moi le pouls de vos opinions. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l’impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre favori ?

Paul : Monsieur Macron.

Eric.- Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi, dit-il, que le pays est malade ?

Paul.- Il dit que c’est du manque de profit, et d’autres disent que c’est des services publics.

Eric.- Ce sont tous des ignorants, c’est de l’immigration que le pays est malade.

Paul.- De l’immigration ?

Eric.- Oui. Que sentez-vous ?

Paul.- Je sens de temps en temps devant ma télé des peurs et des angoisses.

Eric.- Justement, l’immigration.

Paul.- Il me semble parfois que l’on met un voile devant les yeux des femmes.

Eric.- L’immigration.

Paul.- J’ai quelquefois des maux de cœur en voyant passer un étranger devant ma maison.

Eric.- L’immigration.

Paul.- Je sens parfois des lassitudes chez tous les membres de ma famille.

Eric.- L’immigration.

Paul- Et quelquefois il me prend la peur au le ventre, comme si c’était des coliques.

Eric.- L’immigration. Vous manquez d’appétit pour la solidarité ou la fraternité ?

Paul.- Oui, Monsieur.

Eric.- L’immigration. Vous aimez entendre que l’on laisse la mer à boire aux malheureux qui cherchent l’espoir surtout s’ils sont musulmans ?

Paul.- Oui, Monsieur.

Eric.- L’immigration. Il vous prend un petit sommeil après un bon repas, et vous êtes bien aise de dormir sur vos deux oreilles en pensant que l’on va les rejeter à l’eau ?

Paul.- Oui, Monsieur.

Eric.- L’immigration, l’immigration, vous dis-je. Que vous ordonne votre conscience pour votre avenir ?

Paul.- Elle m’ordonne parfois du partage.

Eric.- Ignorant.

Paul.- De la mansuétude pour les femmes et les enfants.

Eric.- Ignorant.

Paul.- Du respect pour les droits de l’Homme.

Eric- Ignorant.

Paul.- De la raison face aux outrances.

Eric.- Ignorant.

Paul.- Des idées objectives.

Eric.- Ignorant.

Paul.- Et le soir des émissions télé intelligentes pour oublier ma haine intériorisée.

Eric.- Ignorant.

Paul.- Et surtout de refuser les croyances de toutes sortes.

Eric.- Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire les croyances jusqu’à la lie, et pour épaissir encore plus vos certitudes qui sont déjà solides, il faut avaler de bon gros slogans, de bonnes grosses contre-vérités , de bonnes images de Calais, du brutal et du néo-nazi, et des marrons de manifestations, pour coller et conglutiner votre vote. Votre politicine est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

Paul.- Vous m’obligez beaucoup.

Eric – Que diantre faites-vous de ce bras gauche là ?

Paul.- Comment ?

Eric.- Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure, si j’étais que de vous.

Paul.- Et pourquoi ?

Eric.- Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de droite de profiter de la concurrence libre et non faussée ?

Paul.- Oui, mais j’ai besoin de mon bras.

Eric.– Vous avez là aussi un œil gauche que je me ferais crever, si j’étais en votre place.

Paul.- Crever un œil ?

Eric.- Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair seulement de l’œil droit.

Paul.- Cela n’est pas pressé.

Eric.- Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt, mais il faut que je me trouve à une grande manifestation qui se doit faire, pour une République qui mourut hier.

Paul.- Pour une République qui mourut hier ?

Eric.- Oui, pour aviser, et voir ce qu’il aurait fallu lui faire pour la guérir. Jusqu’au revoir.

Paul.- Vous savez que les malades ne reconduisent point…. ils restent au chaud chez eux pour éviter d’attraper le virus du doute… (…)

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18 réponses à Acte III, scène 10 de « l’électeur imaginaire » comédie donnée en campagne

  1. J.J. dit :

    Ardente actualité
    Hélas, il n’y a rien à ajouter à un cynisme « décomplexé ».
    Ah qu’en termes galants ces choses là sont dites.

  2. J.J. dit :

    Résultat de ma petite revue de presse matinale.
    Les grands esprits se rencontrent.
    https://www.legrandsoir.info/le-troisieme-intermede-actualise.html

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à mon ami J.J.
      Décidément, les amis sont en verve ce matin… ! La nuit a-t-elle était propice…?Car les « mots pour le dire vous viennent aisément » !

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à J.J qui reste mon ami
      Je vois que les amis sont en verve ce matin ! Mais pour rester sur le ton de cette matinale, un peu d’humour ne nuirait point.

  3. laure Garralaga Lataste dit :

    Je n’ai qu’un mot… MERCI !
    Et j’en reste sans voix, complètement muette
    Je recherche la voie qui me mène à « confesse » !
    Point de mauvais esprits, ce ne sont que bluettes…
    N’ayant pas trouvé la rime avec « confesse », je vous en livre une définition qui va plaire à certains… « c’est pour prévenir qu’il va boire un verre avec ses copains au bar du coin. »

  4. christian grené dit :

    « Ah! non! c’est un peu court, jeune homme! »
    J’emprunte à Edmond, papa de Jean, le vulgarisateur scientifique et libre penseur, cette réplique parce que je n’ai pas un long mais un gros nez. Ce qui me valut dans la jeunesse des sarcasmes en raison de mon patronyme. D’autant que le charmant compagnon du héros de la pièce dont est extraite la tirade précitée se prénommait Christian.
    Cher Jean-Marie, pas bourgeois mais gentilhomme, et les femmes savantes qui te font cour, je vous prescris pour aujourd’hui le Cyroxane, mélange de cyanure et de sirop Xan.
    Et voilà, j’ai mis en pièces la Roue Libre!

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à mon ami Christian…
      Notre Jean-Marie… pas bourgeois, mais qui est en gentilhomme, nous invite chaque matin à « un creuse méninges »… Meilleur moment de la journée !

  5. facon jf dit :

    Bonjour,
    Molière avait la vue perçante , bien avant que Lully – avec qui il s’était fâché- ne meurt lui aussi* victime des incompétences médicales du moment, pourfendait les faux scientifiques médecins de son époque.
    Si il avait été notre contemporain et pas celui de Lully, nul doute qu’il se serait aussi gaussé des « toutologues » médecins merdiatiques qui ont fleuri sur les plateaux télé.
    «Puisque le Ciel nous fait grâce que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pouvons» (L’Amour médecin, III,1), conseille M. Filerin à ses confrères Tomès et des Fonandès, qui se disputent sur le diagnostic de leur fausse malade Lucinde.
    Si seulement certains de nos médecins avaient suivi ce conseil, ils nous auraient épargné de vaines polémiques sur l’insaisissable covid. «Soyons de concert auprès des malades pour nous attribuer les heureux succès de la maladie et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art», conclut-il. Sans doute les pires sont les plus «infatués» des médecins, car ils ne parviennent plus à penser. Toute référence avec le virus Omicron, qui remet en cause le raisonnement apocalyptique annoncé par nos éminents experts, serait mal venue.
    Nos gouvernants aveuglés par le jargon médical et le comportement imprévisible du mystérieux virus ne savent que penser. Et comme d’habitude dans un conflit social quand on ne sait que faire on envoie les CRS.
    Dans Monsieur de Pourceaugnac,- comédie ballet musique de Lully- les médecins appelés par Eraste, persuadés de la maladie du héros, sont furieux qu’il se soit enfui: «Je prétends le guérir en dépit qu’il en ait. Il est lié et engagé à mes remèdes, et je veux le faire saisir là où je le trouverai, comme déserteur de la médecine et infracteur de mes ordonnances» (II,1), déclare l’un d’eux.
    Molière quel talent! imaginer le recours à la force publique pour administrer de force un traitement inutile et nocif. Les déserteurs de la médecine pourraient aujourd’hui en rire en relisant JBP.
    La menace n’est pas loin, elle se précise dans le Malade imaginaire. Monsieur Purgon, outré qu’Argan ait refusé son lavement, lui promet de nombreuses et mortelles maladies. Toute analogie avec les menaces sanitaires de ces derniers mois est complètement fortuite.

    C’est devenu une question morale, et la police s’assure que règne l’ordre sanitaire.

    Lors de la cérémonie qui le consacre médecin, Argan doit établir des prescriptions pour différentes maladies. Pour chaque cas, il répond dans un latin de cuisine transparent: «Clysterium donare, postea seignare, ensuitta purgare» (Le Malade imaginaire, 3ème intermède). Aujourd’hui « primum vaccinatum, alterum vaccinatum, tertium iterum vaccinatum » et si çà ne suffit pas «Masquare, postea restaurentos fermare, ensuitta confinare», pourrions-nous parodier.

    Bonne journée
    *Le 8 janvier 1687, son Te Deum doit être chanté pour la guérison du roi atteint d’une fistule anale, avec 150 musiciens. Lors d’une des répétitions, Lully s’emporte contre ses musiciens et se blesse un orteil avec le lourd bâton de direction dont on frappe alors le sol pour battre la mesure. Sa jambe ne tarde pas à s’infecter. Mais, danseur, il refuse l’amputation. La gangrène se propage au reste du corps et infecte en grande partie le cerveau.

  6. facon jf dit :

    Plus prés de nous on trouve Jules Romains, Knock ou le Triomphe de la médecine représentée pour la première fois à Paris, à la Comédie des Champs-Élysées, le 15 décembre 1923, sous la direction de Jacques Hébertot, mise en scène et décors de Louis Jouvet, qui interprète également le rôle principal.
    Comédie grinçante, Knock dénonce la manipulation, qu’il s’agisse de médecine ou de toute idéologie, comme de n’importe quel commerce. La pièce est restée célèbre entre autres pour la maxime du Dr Knock, « d’une modernité époustouflante »:
    « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore. »
    Le recours à la force est aussi présent à la fin de l’acte 2 , l’acte se termine avec deux hommes éméchés dont Knock prend le contrôle avec vigueur, rappelant que la force est toujours présente derrière l’idéologie.
    De même l’aspect économique est aussi présent. Dans ce dialogue avec Parpalaid, le docteur qu’il a remplacé, médecin de la vieille école qui ne soignait que les «vrais» malades.
    « Le docteur: Vous ne pouvez cependant pas mettre tout un canton au lit!
    Knock: Cela se discuterait (…) La vérité, c’est que nous manquons tous d’audace, que personne, pas même moi, n’osera aller jusqu’au bout et mettre toute une population au lit ».
    En 2020, ils ont osé!
    «Le Docteur: Vous ne pensez qu’à la médecine…Mais le reste? Ne craignez-vous pas qu’en généralisant l’application de vos méthodes, on n’amène un certain ralentissement des autres activités sociales dont plusieurs sont, malgré tout, intéressantes?
    Knock: Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de la médecine.»
    La réussite économique de knock au troisième acte suggère le triomphe des vaccinologues et la fortune de toute la filière. Maladie dont la foule qui se presse devant les testodromes et vaccinodromes est le symptôme.
    Pas de soucis, notre sécurité sociale ne s’en sortira pas vivante et nous serons appelés à cracher au bassinet.

  7. Laure Garralaga Lataste dit :

    @ à mon ami facon j.f
    Si tu me prends par les sentiments… Sache que j’adhère totalement à la modernité de la maxime :  » Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore.  »
    Vérité (OH !) combien historique… qui ne s’applique qu’aux mâles ? !

    • Bernie dit :

      @ laure, les mâles sont hors sujet. Ils ont toujours le mobile de l’ignorance pour eux. Ce sont des égoïstes habitués à vivre ainsi. C’est toujours le mâle le plus fort. L’espèce humaine matriarcale n’a pas de droit.
      Que serait une société matriarcale en France ?

      • Laure Garralaga Lataste dit :

        @ à Bernie
        Dire que « les mâles sont hors sujet » pourrait te valoir una bronca comme on dit chez moi et ne te fera pas que des amis !

  8. Christian C. dit :

    Je reprendrai bien une autre dose…
    L’humour remboursée par la Sécu via une cotisation sociale payée par les (dé)moralisants médias perroquets…
    @Laure Garralaga Lataste, pour les rimes, au livre de poche N°13113, Dictionnaire des rimes 6€

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