Les trésors de l’écrit et des archives risquent d’être dilapidés

Il y a tout lieu d’être inquiet sur ce qui fonde en grande partie le travail des historiens : les archives. Le travail consistant à dépouiller des feuilles ayant résisté à l’épreuve du temps et plus encore à l’indifférence des Hommes, risque bel et bien disparaître au fil des prochaines années. Le numérique triomphant a rendu la conservation des traces écrites sur une feuille de papier très archaïque. On stocke de manière très artificielle éloignant de fait le quidam chercheur de ce qui devrait constituer l’Histoire de la période actuelle. Le scannage des documents du temps passé à permis un accès facilité au plus grand nombre mais qu’en sera-t-il lorsque la fameuse dématérialisation deviendra totalement majoritaire ?

En une décennie le mouvement s’est accéléré. Si dans les grandes institutions la préservation des documents est nécessairement organisée il n’y aura plus grand espoir de dénicher dans un grenier, une cave ou un meuble, des éléments écrits de ce début du XXI° siècle. D’abord parce que nous écrivons de moins en moins. L’odeur du papier, les taches d’encre sur les mains, le bruit de la plume qui gratte la page blanche du cahier d’écolier ou le registre des délibérations… autant d’images d’Épinal qui nous semblent de plus en plus surannées alors que l’écriture cursive perd chaque jour du terrain. Et oubliez les pleins et les déliés, car on ne parle pas seulement de calligraphie : c’est bel et bien la pratique-même de l’écriture manuscrite qui est train de disparaître, remplacée peu à peu par la dactylographie.

Doit-on en être nostalgiques ? Pas sûr mais par exemple le texte que je créée sur le clavier de mon ordinateur disparaîtra dans les entrailles invisibles de cet appareil dont on n’est pas certain que dans quelques décennies il soit encore utilisable. La mutation technologique va tellement vite que désormais les fameuses « disquettes » que l’on pensait immortelles sont inutilisables. Elles ont disparu ou ont été délaissées avec ce qu’elles contenaient. Il en sera de même des clés USB ou des CdRoms déjà dépassés. Qui protège pour l’avenir ses mèls, ses SMS ou ses tweets qui remplacent désormais les lettres ou les notes ? Ils sont réputés éphémères et il faut se faire violence pour les respecter.

Les constats sont implacables : la capacité à rédiger s’effondre. Pire les nantis pouvant actuellement acheter un logiciel adapté peuvent effectuer le passage de l’écriture manuscrite à une absence d’écriture avec les outils de transcription de la voix. De plus en plus de gens dictent en effet directement les messages à leur téléphone, et la machine retranscrit de mieux en mieux la voix. Votre médecin n’écrira bientôt plus rien ce qui évitera que l’on raille son graphisme réputée illisible. Et dans bien d’autres métiers l’oral est automatiquement transcrit sans qu’il y ait le moindre geste digne de celui de l’écriture. Tout devient synthétique et aride. Le travail manuel consistant simplement à tracer des mots sur une feuille ou même de les taper sur un clavier n’a plus raison d’être.

Il en va de même pour les images. Toujours passionnant de se retrouver devant un tas de photos « papier » pour tenter de reconnaître les uns et les autres. Des articles de presse soigneusement collés (1) constituent des repères émouvants d’une vie publique, sportive, culturelle. Lettres d’amour ou correspondance manuscrite entre des personnes n’existent plus. La fameuse carte postale a perdu tout intérêt. Plus personne n’ose acheter ces fameux paysages pour envoyer un message banal transmissible par un SMS moins dangereux. D’ailleurs l’immense trésor que représentent ces clichés des villes, des villages, des monuments au début du XIX° siècle n’aura pas de suites dans la période actuelle.

Les archives ne refléteront plus notre présent quand il sera entré dans le passé. Le paradoxe c’est que le modernisme permet de retrouver des éléments très anciens depuis son fauteuil via internet mais qu’il rend impossible la quête de documents plus récents. Le flot des productions dématérialisés noie l’essentiel ce qui le conduit à s’effacer très rapidement. Les fameux disques durs ou les espaces de stockage privés payants seront-ils salvateurs ou nécrophages ? Seul le temps le dira mais la passion pour les bouquins, les papiers, les clichés d’antan devra évoluer… Probablement que les jeunes générations sauront s’adapter surtout si leur goût pour l’Histoire fléchit toujours sur le même rythme.

(1) je possède plusiuers centaines d’articles que j’ai écrits. 

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13 réponses à Les trésors de l’écrit et des archives risquent d’être dilapidés

  1. christian grené dit :

    Je me lève, je lis en « Roue Libre » et j’en sors tout chiffonné. Et même tout siphonné. Eh! Je m’inquiète encore plus à l’idée de pousser tout à l’heure la porte des WC et de n’y plus trouver de… papier.

  2. Laure Garralaga Lataste dit :

    Je n’ai qu’une info à rajouter : Ce soir, sur Arte, à ne surtout pas manquer! Et j’ajoute « ou la puissance des photos ! Quand les photos deviennent des preuves accusatrices ! »
    20h50 : Les marches de la mort (Mauthausen)
    22h25 : Les Résistants de Mauthausen
    Francisco Boix et les photos des SS présentées au procès de Nuremberg.

  3. facon jf dit :

    Bonjour,
    généalogiste amateur, je ne voudrais pas que l’on jette le bébé avec l’eau du bain. Je voudrais, si vous le permettez, rendre un hommage appuyé à tous ces bénévoles qui ont œuvré pour que les archives soient mises à la disposition de tout un chacun. La mémoire en papier elle aussi se dégrade et elle nécessite soins et attention pour éviter que des pans entiers de la petite et la grande histoire ne s’effacent définitivement.
    Les Mormons ou membres de l’Église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours ont collectés depuis 50 ans plus de 80 % de l’état civil Français ancien sous forme de microfilms en accord avec les Archives de France. Le deal étant de reverser aux archives départementales une copie de leur travail . Ce travail monumental n’a rien coûté à la collectivité et a permis à beaucoup de généalogistes de retrouver leurs lointains ancêtres. L’impulsion que les mormons ont initié s’est traduite par un regain d’activités dans les archives départementales et nombre de documents historiques sont maintenant accessibles au grand public.
    Lorsque l’on sait que le 23 février 1455, Gutenberg et Schoeffer viennent de clore l’impression du premier livre écrit avec des caractères mobiles. Il s’agit de la Bible « à quarante-deux lignes », dite Bible de Gutenberg. Le 3 février 1468, Johannes Gutenberg meurt à l’âge de 70 ans à Mayence, seul et sans descendance. Mais, sans le savoir, il a donné naissance à une révolution majeure de l’histoire universelle. Dès la fin du XVème siècle, ce sont douze millions de livres qui sont imprimés et toutes les villes du monde se dotent d’imprimeries.
    Le texte est désacralisé et la lecture critique apparaît, en témoigne la Réforme protestante amorcée au début du XVIème siècle.
    Un retournement de situation, dont l’histoire à le secret, voir les mormons 5 siècles après Gutenberg contribuer à la modernisation de l’écrit des archives et participer ainsi à détrôner la civilisation papier.
    Rassurons nous le livre à encore de beaux jours devant lui, écologique il ne nécessite plus aucune énergie pour être consulté et de surcroît il est recyclable jusqu’à sa destination finale en papier hygiénique.
    Bonne journée

    • J.J. dit :

       » Le deal étant de reverser aux archives départementales une copie de leur travail… »
      Mais le « deal », si utile qu’il eût été n’était pas sans arrière pensée : ces braves gens ont profité de ces listes pour baptiser par procuration, et à l’insu de leur plein gré (et pour cause !) les anabaptistes recensés, afin qu’ils rejoignent le giron du seigneur.
      C’est y pas mignon ?

      • faconjf dit :

        Lorsque j’ai été baptisé on ne m’a pas demandé mon avis alors mort on peut m’administrer tous les sacrements religieux de la terre quelle importance ???

  4. JEAN-MICHEL DARMIAN dit :

    Certains états des USA ont déjà enlevé des programmes scolaires l’apprentissage de l’écriture cursive. Comme nous avons l’habitude d’adopter avec un certain retard les « innovations » venues d’outre Atlantique , il est probable que, si aucune rupture n’intervient dans le paysage des évolutions technologiques, nous adopterons cette initiative à plus au moins long terme.
    Scandale, stupidité, risque inconsidéré de perte de mémoire ?
    Bien que je sois parfaitement d’accord sur le risque de perte des archives qui dépendront de la capacité à en déchiffrer les codes, je reste interrogatif sur l’appréciation que l’on peut avoir de ces mutations et sur l’accès immédiat à la transmission dont disposent les humains via les commandes vocales. Bonne ou mauvaise chose? N’y avait-il pas dans l’écriture et ses codes complexes, une fonction élitiste qui excluait une majorité de gens? L’accessibilité des outils numériques de dernière génération ne peut-elle pas être considérée comme une formidable démocratisation des capacités d’expression et de communication?
    Nous qui avons eu la chance de devenir scripteurs à travers nos apprentissages devons garder en mémoire la souffrance de ceux qui en maîtrisaient difficilement les complexités et ne pouvaient en déjouer les pièges. Les échecs répétés se traduisaient souvent en un renoncement et un abandon de la communication écrite.
    Bien entendu, il est impossible d’envisager qu’un archéologue découvrant une pile de CD rom ou une clef USB ait la moindre possibilité d’en tirer la moindre information. Il lui faudrait la chance de Champollion découvrant la pierre de rosette! Doit-on pour autant, regretter que nos enfants puissent accéder à la quasi- totalité des connaissances disponibles dans le monde par le simple usage d’un smart phone? Qu’ils puissent visiter les plus grands musées du monde et écouter les plus beaux opéras sur leurs casques? Même si les originaux ne pourront jamais être remplacés par leurs avatars numériques, ils pourront être présents en tout temps et en tout lieu pour tout le monde.
    Encore une fois, n’oublions pas que les musées, les opéras, les salles de spectacles, les grands sites historiques, n’ont fonctionné qu’en accueillant une petite minorité de la population.
    Je m’amuse de voir ma petite fille de cinq ans, demander à son enceinte connectée de diffuser ses chansons préférées; ma collection pourtant conséquente de CD, constituée patiemment durant 40 ans, est dérisoirement futile et inutile. Elle l’est doublement parce qu’elle ne réunit que quelques dizaines de milliers de titres ( tout de même!) face aux millions d’albums auxquels on peut accéder maintenant en streaming, et parce qu’elle sera bientôt touchée par l’obsolescence programmée des techniques et des supports comme le furent les premiers microsillons, les cassettes audio, des films Super 8 et les VHS; je ne parle même pas des étoiles filantes comme les Bétamax, mini disques et autres supports pour lesquels disposer d’un outil de lecture devient une gageure.
    Et concernant la mémoire papier, gardons- nous d’accorder la même durabilité à nos supports que celle des parchemins qui ont traversé les siècles: la numérisation est une alternative à la disparition rapide des supports papiers actuels dont on sait qu’ils seront en poussière après en petite centaine d’années. Dire qu’il est plus facile de feuilleter un vieil album de photos de famille qu’accéder aux milliers de photos en désordre sur nos smart phones aux mémoires saturées et évident mais réducteur. Nos vieux souvenirs (depuis les années 60) ont une très fâcheuse tendance à pâlir, jaunir et s’effacer…C’est beaucoup moins vrai des archives plus anciennes beaucoup mieux fixées sur leurs supports. Mais là encore, la numérisation permet de préserver et partager des images précieuses. Le débat à mon avis sera celui de notre capacité à comprendre la nécessité de préserver en même temps que les documents, les techniques de déchiffrage et de lecture aux risques de perdre toute forme d’accès à nos mémoires, ce qui serait catastrophique pour nos sociétés qui profitent de l’accumulation du travail des scripteurs, écrivains, poètes, imprimeurs, dessinateurs, peintres et sculpteurs depuis 5000 ans. Car, à l’évidence, si nos sociétés en sont là, c’est bien à eux que nous le devons.

  5. Merci Monsieur Darmian de cette réflexion sur le temps qui passe, (ou trépasse ?) sans laisser de trace.
    Sauf peut-être, comme le commente un certain Mr Grené, les « virgules d’excréments » que l’on risque de retrouver sur quelque mur devenu historique, faute de papier.
    Ceci étant dit, il me vient à l’esprit, en premier lieu, que l’Etre Humain n’ayant plus de trace de son passé, vivant de plus en plus dans l’immédiat et l’éphémère s’approche d’une animalité inquiétante.
    Mon chien ne m’a jamais écrit le moindre mot amical, et je n’ai pour souvenir que ma pauvre mémoire.
    Certains peuples sont pourtant de mémoire, de tradition orale, et fort éloignés de l’animalité ! Les Basques, par exemple, qui aujourd’hui tentent de nouveaux vecteurs de transmission de leur Culture.
    Et je me souviens tout à coup n’avoir jamais reçu le moindre mot écrit de ma vénérable Vieille qui m’a élevé et vivra encore longtemps, tant que je me souviendrai et parlerai d’elle.
    Après, elle disparaitra de l’Histoire…
    Les Historiens de demain auront sûrement de quoi relater les grands évènements, inscrits sur quelque support « informatique », ou sur livre papier et « résistant » mais auront plus de mal à relater les amours cachés de la « Petite Histoire ».
    A moins que le flot incessant d’images, celles de pieds nus et heureux, celles d’assiettes de restaurant toutes décorés de « virgules » (tiens tiens les revoila !) , accompagnées de selfies en gros plan sur nos peaux adipeuses, apporte soutien aux générations futures gourmandes de connaitre le passé de leurs ancêtres.

    • J.J. dit :

      Je pensais à toi il y a quelque temps, heureux d’avoir de tes nouvelles !
      Il faudrait faire comme les héros de « Fahrenheit 451 » et apprendre les archives par cœur et les transmettre à nos descendants ! Tâche colossale et irréaliste.

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