L’alimentation « bio » : une autre fracture sociale

Encore une fois par manque de courage bien des donneurs de leçons sont désavoués par la réalité sociale. Faute d’une connaissance de la réalité du « monde » car ils n’en fréquentent qu’une frange échappant peu ou prou à tous les spasmes socio-économiques, ces faiseurs d’illusions influencent les débats. Dans tous les domaines les « modes » ou les « constats sommaires » conduisent à des situations pour le moins contrastées.

S’il est par exemple logique de défendre une production agricole saine, protectrice de notre environnement, proche et durable il est souvent oublié qu’elle doit être accessible au plus grand nombre. Le monde de la consommation et la loi du marché sont impitoyables. La lutte contre la mal-bouffe ou contre les produits dangereux servant à l’agriculture a permis à quelques personnalités de se construire une bonne notoriété. Elle a même généré la construction de l’écologie politique.

Rien n’est plus normal que de dénoncer la catastrophe que peut représenter la production intensive avec les excès des traitements. Cette lutte s’est accompagnée de la montée en puissance du « bio ». Bien des exploitations ont donc pris le virage, bien des initiatives sont nées, bien des revendications ont été satisfaites. Ainsi ont été renforcée la pire des inégalités, celle qui repose sur l’éloignement entre l’envie de se protéger ou de protéger les siens et la capacité financière nécessaire pour y parvenir.

Quand il faut simplement manger on oublie vraiment de regarder l’étiquette. En France par exemple en 2008, on comptait 2,6 millions de personnes dans les files des distributions alimentaires. En mars 2021, selon le Comité national de lutte contre la précarité alimentaire, nous sommes passés à plus de 7 millions. Il faut ajouter que l’on compte en France 3 millions d’enfants pauvres, soit 1 enfant sur 5. Un certain nombre d’entre eux n’a pas accès aux droits fondamentaux en matière de logement, d’alimentation et de santé. Aujourd’hui, 13% des enfants scolarisés en réseau d’éducation prioritaire (REP et REP+) arrivent à l’école le ventre vide. Et c’est en hausse constante. Malheureusement pour eux la préoccupation du bio est vraiment accessoire.

Pour le Secours Catholique en 2020, 54 % des personnes reçues ont formulé une demande d’aide alimentaire ce qui révèle une précarité devenue structurelle. Les publics qui étaient déjà en situation de pauvreté avant la pandémie se sont appauvris. Quand on a besoin de se nourrir au minimum il est difficile de refuser la boite de raviolis, les pommes, les légumes ou les pâtes au prétexte qu’elles ne sont pas bio. Des budgets trop serrés, trop contraints, ou pire quand on n’a plus de ressources le salut passe par ce que l’on veut bien vous donner dans les lieux de distribution.

C’est ainsi que qu’après des années florissantes, la consommation de produits bio amorce un recul qui entraîne une surproduction d’œufs, de lait ou de porc et met en péril la pérennité des fermes. Par rapport à 2020, les ventes ont reculé de 3,1 % en valeur. La baisse est spectaculaire pour la farine (-18 %), le beurre (-12 %), le lait (-7 %) ou les œufs (-6 %). Les fruits et légumes frais bios sont aussi en « vrai décrochage », avec des volumes d’achats en baisse de 11 % sur un an.

La baisse du « pouvoir de vivre » constitue un  frein à l’achat de ces produits dont le prix est en moyenne 50 % plus cher qu’en conventionnel . Sans compter le développement d’offres plus économiques qui mettent en avant l’argument local, durable, équitable, permettant de conjuguer l’envie du meilleur sans pour autant trop dépenser.

La consommation de produits bio, qui excluent engrais et pesticides de synthèse, connaissait jusque-là des croissances à deux chiffres en supermarché, jusqu’à +23 % en 2018. Mais on a assisté en 2021 à quelque chose d’inédit, la courbe s’est retournée. Le groupe laitier Lactalis a par exemple dû écouler  plus de 30 % de la collecte du lait bio (…) au prix du lait conventionnel  en 2021 et demande aux éleveurs de « modérer les volumes » et a gelé les nouveaux projets de conversion. Des éleveurs de poulets bio n’arrivant pas à les écouler leur ajoute simplement le label « plein air » qui leur permet de vendre au-dessus du prix moyen et de trouver des débouchés.

J’avais initié en tant que conseiller départemental en 2018 une charte territoriale en faveur d’une alimentation de qualité. Elle recherchait après une vraie concertation toutes les alternatives possibles pour que le moins grand nombre de personnes en soit exclus. Jardins partagés, épicerie solidaire, AMAP, lieux de distribution aussi directe que possible, tarifs des restaurant scolaire, soutien concerté aux familles en difficulté, recensement des terrains disponibles. C’était bien bio. Elle existe.

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12 réponses à L’alimentation « bio » : une autre fracture sociale

  1. christian grené dit :

    A Laurita querida. Est-on sûr qu’on gagne au change avec la came bio? On n’est plus au temps d’Isabel la Catholique quand il fallait respecter l’étiquette. Buenos dias à tou(te)s.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Christian
      Je pose un peu « mon écriture »…, tu vois de quoi je veux parler (?) et me branche sur « Roue Libre… Avec ce « querida » tu vas faire jaser dans les chaumières ! Avant de répondre, un petit cours d’orthographe gratuit (tu mesures le privilège ?) : ou tu parles de « Isabel la Católica » ou d’Isabelle la Catholique. Mais revenons à nos moutons… En lisant la proposition de ce jour de Jean-Marie, c’était exactement la question que je me posais (comme quoi les grands esprits se rencontre !) : peut-on être sûr(e)s que ce qu’on nous vend aujourd’hui »est vraiment aussi bio que ce que tu (c’est moi) as eu le privilège de connaître quand tu étais petite ? Et c’est très loin tout çà…

  2. Bernie dit :

    Le bio est une marque que je respecte mais au vu des besoins de chacun et chacune des familles (50%/50%) bio et conventionnel

  3. Robert FRANCESCHI dit :

    Lors du grand débat national j’avais proposé une société sur 3 âges : l’apprentissage (la période scolaire), le compagnonnage (la période productive et de cotisations) et la maîtrise (budgétaire). Une véritable solidarité intergénérationnelle. Il faudrait, bien entendu, consommer français. Mais comme le politique a tout « délocalisé » et qu’il faut signer les traités de libre-échange !
    J’ai rêvé, un cours instant, que COVID soit l’électrochoc rédempteur.

    • Laure Garralaga Lataste dit :

      @ à Robert
      L’apprentissage – le compagnonnage – la maîtrise… Cela me rappelle quelque chose… N’est-ce pas ainsi que s’écoule la vie ?

  4. C. Coulais dit :

    « Depuis deux ans, les membres du collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation échangent, construisent et portent un projet de société à la hauteur des enjeux agricoles et alimentaires.
    https://securite-sociale-alimentation.org/la-ssa/les-membres-du-collectif/
    Forts de travaux bien plus anciens, ils partagent leurs expériences et leurs points de vue pour essayer de penser les institutions d’une socialisation de l’agriculture et de l’alimentation… Tout un projet !
    Nombreuses sont documents et interventions que nous avons produits pour présenter les enjeux de la SSA, que vous pouvez retrouver sur ce site, construit pour la présentation de nos travaux. »
    https://securite-sociale-alimentation.org/la-ssa/
    Un des membres est d’ailleurs à Sadirac près Créon !

  5. Bernie dit :

    Le bio est obligatoire lors de la vente des aliments dans les commerces
    La récolte personnelle n’a pas besoin de cette marque.

  6. facon jf dit :

    Bonjour,
    les consommateurs de biobioland désertent biocoop et compagnie pour rejoindre Lidl et son frangin Aldi.
    La faute à qui ? en premier au pouvoir d’achat malmené par la sortie de crise sanitaire. En second plan à la frénésie toutbeau-toutbio succède un essouflement de la demande. Selon Kantar Worldpanel, en 2018, 33 % des Français comptaient développer leurs achats de produits bio. Ils n’étaient plus que 23 % en 2020… Un vrai point de vigilance. En troisième plan apparaît une forme de défiance aux produits labellisés « bio » qui sont loin de garantir une origine locale ou pour le moins Française. La garantie sans pesticides s’estompe dès que la distance d’approvisionnement s’accroît. Et dernier point beaucoup de produits locaux sont parfois meilleurs sans avoir l’estampille « bio » et souvent économiquement moins chers.
    Le bio va-t-il atteindre l’âge de raison? Les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel les producteurs doivent en prendre acte et passer du stade achat émotionnel à achat rationnel.
    L’achat local sera aussi frappé par la même addition des causes, le paysan du coin ne pourra pas toujours vendre son produit local plus cher que Lidl.
    La logique des centrales d’achat qui achètent à 0.1€ pour revendre à 1.5€ en se foutant des tonnes d’invendus avec une marge de fois 15 se perpétuera tant que les pouvoirs publics ne les contraindront pas. Derrière les gaspillages de produits comestibles, il y a la ruine des agriculteurs et une gabegie d’aides publiques détournées en finale par la grande distribution. ( prix d’achat trop faibles des centrales d’achat = production à perte = manifestations paysannes = subventions agricoles = baisse des prix d’achat = augmentation des marges pour les centrales d’achat = subventions détournées en finale). Loi égalim https://www.banquedesterritoires.fr/loi-egalim-peu-deffet-sur-les-prix-payes-aux-producteurs
    Les réalités économiques frappent toutes au niveau du portefeuille du client final et qui est aussi contribuable.
    Bonne journée

  7. Bernie dit :

    Les petits déjeuners gratuits dans les écoles peuvent tjs être servis avec du lait chocolaté, du pain, du beurre achetés au petit commerce du coin. J’anticipe un peu trop.

  8. Je ne laisserai là qu’un commentaire relativement court. Entre Jean-Marie et facon jf, nous avons l’essentiel de la question traité. À quoi j’ajoute qu’il vaut mieux des aliments issus de fermes et exploitations proches, bio ou à défaut « agriculture raisonnée » (certification HVE par exemple) que du « bio » venu de loin (coût carbone, conditions de stockage et voyage…), voire de pays producteurs à certification incertaine et à méthodes de production parfois humainement discutables (le bio mais aussi l’éthique). Cela dit, le bio génère du profit qui n’est pas toujours équitablement réparti… Et le bio en grande distribution subit lui-aussi (du moins ses producteurs) les marges arrières.

    Avant d’ « envoyer », un clin d’œil à notre amie Laure : j’ai évidemment plus que souri à « Avec ce « querida » tu vas faire jaser dans les chaumières ! » et noté la -non pas correction mais- mise en cohérence d’Isabelle la Catholique ☺

  9. Philippe Labansat dit :

    Eh oui. Nous sommes en régime capitaliste : la nourriture industrielle qui pollue, les terres, les eaux, l’air pour des centaines d’années (voir le chlordécone aux Antilles, pas pour rien dans la tension sociale), la nourriture industrielle n’est pas chère.
    Mais, traverser la planète en avion n’est pas cher. Il suffit de ne pas payer les nuisances, les destructions, (oxygène, sols…), les pollutions (chimiques, sonores, etc.).
    Le travail, lui aussi n’est pas cher, il n’est bien souvent qu’exploitation de la force de travail, on fait « suer le burnous » en menaçant de la précarité, en mettant en concurrence…
    Et comble du comble, on nous fait valider tout cela par la consommation. Nous choisissons nous-même notre propre misère, notre propre destruction, notre propre esclavage.
    Oui mais, preuve ultime que nous sommes des mammifères supérieurs : nous allons « veauter », comme dit la pub…

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